Dans le cadre de la programmation du Learning Center Archéologie/Égyptologie de l’Université Lille 3, le projet « Vers la restitution numérique de l’abbaye de Vaucelles » a été inauguré le 20 octobre 2012 à l’abbaye de Vaucelles, en la présence de M. Daniel Percheron, Sénateur du Pas-de-Calais et Président du Conseil régional Nord-Pas de Calais ; M. Jacques Legendre, Sénateur du Nord et Vice-président de la Communauté d’Agglomération de Cambrai ; Mme Fabienne Blaise, Présidente de l’université Lille 3, M. Marcel Duchemin, maire de Les Rues-des-Vignes ; et de M. Lagoutte, propriétaire de l’Abbaye.

Le vaste programme de cette manifestation s’articulait autour des interventions suivantes :

L’abbaye cistercienne de Vaucelles

Située à une dizaine de kilomètres au sud de Cambrai, dans la vallée de l’Escaut, l’abbaye est fondée en 1131 par Hugues d’Oisy. Dès sa fondation, le succès de l’abbaye de Vaucelles est considérable. La première église en pierre du lieu-dit, Vallis cella, est consacrée le 26 mai 1149 tandis que les bâtiments réguliers sont achevés à la fin des années 1170. L’abbatiale est reconstruite entre 1190 et 1235. Son chevet est reproduit au XIIIe siècle par Villard de Honnecourt dans son Carnet. De cette nouvelle église, la plus grande église cistercienne d’Europe, il ne reste rien puisqu’elle sert de carrière après sa vente à la Révolution. Classée Monuments historiques en 1920, l’abbaye est ensuite acquise dans les années 1970 par une société privée et ouverte au public.

Le projet scientifique : la restitution 3D

Le Learning Center Archéologie/Égyptologie a inscrit l’étude de l’abbaye de Vaucelles au centre d’un programme de recherche, d’inventaire et d’innovation pédagogique. Le projet est d’offrir, sur le fondement d’une étude exhaustive des vestiges matériels, des textes et de l’iconographie, une restitution virtuelle en 3D de l’ensemble des bâtiments grâce à l’image numérique, à l’instar de ce qui a été fait avec qualité à l’abbaye de Cluny, en Bourgogne. Ce travail ambitieux nécessite la participation d’une équipe pluridisciplinaire de chercheurs.

La méthode de travail

L’inventaire lapidaire

Ce projet est l’occasion de faire le point sur les connaissances de l’abbaye et de commencer une étude détaillée des vestiges. Les pierres appartenant à l’abbaye, encore éparses sur le site, sont nombreuses. Celles-ci proviennent probablement des fouilles successives et des oublis, l’abbaye ayant servi de carrière. Certaines pierres ont été récupérées et remployées dans les nouvelles constructions du XIXe siècle.

Aujourd’hui, l’objectif est de procéder à un inventaire le plus complet possible de l’ensemble de ces éléments, de les regrouper et de les protéger des intempéries. L’inventaire consiste en une base de données dans laquelle chaque élément est décrit, mesuré, photographié.

À chaque fois que cela est possible, la provenance de l’élément est donnée – l’abbatiale, le réfectoire, le cloître, etc. – sa localisation et sa fonction précisées – voûte, piédroit, arc, etc.

Cet enregistrement rigoureux des éléments s’inscrit dans l’étude globale de l’abbaye afin de rendre possible une restitution de l’abbatiale et des bâtiments monastiques.

L’étude globale de l’abbaye

Des bâtiments monastiques ne subsistent aujourd’hui en élévation que l’aile qui fermait le cloître à l’est. Bel exemple caractéristique de l’architecture cistercienne, le rez-de-chaussée  comprend la sacristie, la salle du chapitre, le passage, le parloir et la salle des moines, et le premier étage est occupé par le dortoir. Restent encore des caves médiévales, sous le palais abbatial reconstruit au XVIIIe siècle, et une partie du bâtiment des convers qui longeait l’aile ouest du cloître. Un aqueduc court encore à l’est du bâtiment aux moines.

L’archéologie du bâti porte aujourd’hui un nouveau regard sur ces bâtiments. Chaque espace est l’objet d’un plan d’ensemble et de détails. Chaque élévation est décortiquée afin de bien comprendre la construction, l’organisation des bâtiments et leur distribution originelles ainsi que les transformations opérées jusqu’à nos jours.

L’étude est complétée par celle des résultats, pour certains encore inédits, des fouilles exécutées aux XIXe et XXe siècles. Une opération menée en 1988, par Bernard Florin et Denis Gaillard, sur le chevet de l’abbatiale a permis de vérifier que son plan correspondait bien au dessin exécuté par Villard de Honnecourt au XIIIe siècle.

L’ensemble des données recueillies, accompagné d’une recherche en archives, va permettre à terme de proposer une restitution de l’abbatiale et des bâtiments monastiques, de sa fondation à sa fermeture après la Révolution.

La connaissance de l’abbaye de Vaucelles nous permettra de nous interroger sur la place de l’abbaye dans la création architecturale du Moyen Âge et sur son influence au niveau régional. Cette étude s’inscrit également dans une dynamique forte, comme en témoignent les recherches menées ces dernières années sur les abbayes cisterciennes de la région telles que Marquette ou Loos.

L’archéologie du bâti

Une discipline scientifique

Dans les années 1980, l’archéologie du bâti se développe tout d’abord dans le cadre de travaux de rénovation urbaine. Si elle appartient à l’archéologie classique, elle concerne plus spécialement l’étude des bâtiments en élévation, qu’ils soient religieux, militaires ou civils.

Cette nouvelle pratique emprunte à l’archéologie sédimentaire la méthode d’analyse. Il s’agit, à l’instar d’une fouille, de décomposer les structures bâties d’un édifice en allant de son épiderme – l’enduit ou le badigeon visible – vers son cœur – la maçonnerie primitive – et cela du sol au faîte de la structure.

Chaque évènement ou action décelable — construction, destruction, transformation ou restauration d’un mur, d’une porte, etc. — est enregistré comme Unité Stratigraphique (U.S.) avant d’être l’objet d’une description détaillée. Ce travail normalisé s’accompagne de relevés d’ensemble (plan et élévation), de relevés pierre à pierre et d’une couverture photographique comme support de l’analyse. Cette méthode, destructrice lorsqu’elle nécessite la fouille ou le démontage d’une partie des murs ou des structures, permet de reconnaître les différentes phases de construction et de modifications d’un bâtiment, de mesurer l’organisation du chantier et de connaître une partie de son histoire.

Grâce à l’identification de phases bien différenciées, l’archéologue du bâti propose une  chronologie relative de la construction, précisée à l’aide d’éléments datants, tels que le type d’un appareil de maçonnerie, la forme d’une porte ou d’une fenêtre, ou le style d’un décor. Il fait également appel aux textes ainsi qu’à des disciplines de laboratoire comme, par exemple, la dendrochronologie et la datation au 14C qui autorisent une datation absolue de la construction.

De l’intérêt porté aux techniques de construction et aux méthodes de façonnage des matériaux il résulte que l’archéologue du bâti s’intéresse autant aux formes qu’aux hommes qui les ont engendrées (maîtres d’oeuvre et artisans) ou suscitées (commanditaires), ouvrant ainsi le champ de l’archéologie à celui de l’anthropologie.

Des études préalables aux travaux de restauration

L’archéologue du bâti intervient généralement avant la restauration d’un édifice, voire avant sa destruction, pour permettre d’en garder une trace.

Le rôle de l’archéologue du bâti, auquel sont adjoints d’autres spécialistes (en histoire, en métallographie, en pétrographie, en conservation/restauration, en méthodes de datation, etc.), est primordial pour rendre compte de la nature des matériaux utilisés, de leur mise en œuvre, de la présence de décors peints dissimulés sous des enduits postérieurs, de l’organisation et de la distribution primitive des espaces.

Son étude offre aux différents intervenants – les services de l’Etat, les architectes en chef des Monuments historiques (ACMH) et les architectes du patrimoine – des données à la fois  indispensables sur l’histoire de l’édifice et son état de conservation, et nécessaires pour nourrir la réflexion sur le choix de restauration ou de mise en valeur le plus pertinent.

Seul un dialogue constant entre les différents intervenants peut mener à une plus grande connaissance de notre patrimoine et, par-là même, à une meilleure conservation et valorisation auprès des publics.

Les précurseurs

Dans le prolongement des travaux de restauration de la Sainte-Chapelle par Duban et de ceux de Saint-Denis par Debret durant la décennie 1830, en 1840 Prosper Mérimée confie à Viollet-le-Duc le chantier de la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay. À partir de cette décennie, la Commission des Monuments historiques et le Service des édifices diocésains ouvrent divers chantiers dans toute la France.

Ces entreprises de restauration favorisent l’étude archéologique des monuments et la naissance d’une nouvelle discipline : l’archéologie du bâti.

Cette dernière a pour objet une étude indépendante des monuments que le chercheur investit au même titre qu’un document écrit. Dès 1843 en effet, Viollet-le-Duc et Lassus, dans le cadre du chantier de Notre-Dame de Paris, insistent sur l’intérêt d’étudier le bâti pour lui-même et sans confrontation avec une éventuelle recherche en archives. La démarche est réaffirmée en 1845 par Ludovic Vitet, président de la Commission des Monuments historiques, dans sa monographie de la cathédrale de Noyon.

Dès lors, et à la faveur des connaissances apportées par d’autres comme Arcisse de Caumont et Raymond Bordeaux, l’étude matérielle des monuments est inaugurée et, parallèlement, des outils d’enregistrement sont créés, comme l’attachement polychrome ou l’estampage.

Le monument devient la source première de sa connaissance.

(Textes et photographies : Sandrine Conan, Camille De Visscher, Arnaud Timbert).

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