Sylvain Dhennin est membre scientifique de l’Institut Français d’Archéologie Orientale au Caire (Ifao) et est responsable, entre autres, du site archéologique de Kôm Abou Billou situé dans le Delta occidental du Nil.

 Avant toute chose, pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu égyptologue ?

C’est le genre de métier que l’on ne choisit pas vraiment par hasard. J’ai suivi toutes mes études supérieures à l’Université Lille 3. Après un DEUG d’Histoire de l’Art et Archéologie, j’ai fait une licence d’archéologie, puis me suis spécialisé en égyptologie à partir du master.

La formation offerte à Lille permet d’aborder les multiples aspects de l’histoire de l’antiquité. L’histoire, l’histoire de l’art, l’archéologie, l’anthropologie, sont autant d’approches qui sont complémentaires et nécessaires au travail du spécialiste de l’antiquité.

À la formation théorique, qui permet d’acquérir les bases de l’histoire, les langues anciennes, la méthodologie et les techniques de travail, s’ajoute un important volet de travail sur le terrain. La formation en archéologie ne peut être uniquement théorique et l’apprentissage des techniques – que ce soit la fouille d’une couche archéologique ou la gestion complète d’un chantier – ne peut se faire que par la pratique. Il faut apprendre à définir des problématiques, choisir une stratégie de fouille pour y répondre, assurer le bon déroulement des opérations de terrain et du traitement des données. On ne fouille pas uniquement pour mettre au jour des vestiges, il s’agit de répondre à des questions.

L’Université m’a offert la possibilité de participer et de me former sur plusieurs de ses chantiers, dans le Nord, à Bavay ou Les-Rues-Des-Vignes, mais aussi à l’étranger, en Tunisie.

Cette formation de base acquise, je me suis ensuite formé à la recherche, à ses méthodes et à ses objectifs spécifiques. En égyptologie, cela se fait notamment par la réalisation d’une thèse de doctorat, que j’ai effectuée dans le cadre du laboratoire CNRS Halma-Ipel, sous la direction de Didier Devauchelle. Les formations en égyptologie sont très rares en France, seules cinq universités proposent un cursus complet, et l’Université Lille 3 a la chance de bénéficier d’une chaire, de l’association à un laboratoire CNRS, de l’existence d’un Institut (l’Institut de Papyrologie et d’Égyptologie de Lille, fondé par P. Jouguet quinze ans avant celui de la Sorbonne) et d’une bonne bibliothèque, issue principalement de celle de Jacques Vandier, dont elle porte aujourd’hui le nom.

 En quoi consiste, au quotidien, votre métier d’égyptologue ?

Le métier d’égyptologue, comme celui de tout spécialiste de l’Antiquité, peut être très varié et recouvrir de multiples facettes. Il y a, en quelque sorte, autant de manières de faire de l’égyptologie qu’il y a d’égyptologues. La notion même d’égyptologie a des limites qui ont varié avec le temps. La naissance de la discipline, que l’on date généralement du déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion en 1822, est assez récente, si l’on considère que les textes grecs et latins anciens ont été étudiés dès le Moyen-Âge. Nous sommes passés d’une science dominée par la philologie à une discipline plus ouverte sur les sciences humaines et le reste du monde antique.

Au quotidien, l’égyptologue est donc appelé à passer de nombreuses heures en bibliothèque, pour se tenir informé des recherches récentes et effectuer des dépouillements documentaires ou traduire des inscriptions nouvelles. Ces recherches documentaires ont lieu également dans les réserves des musées et les fonds d’archive, qui recèlent des mines d’informations et de documents qui n’ont jamais été étudiés. Les opérations archéologiques sont généralement concentrées sur des périodes d’un ou deux mois, en Égypte donc. De retour du chantier, il faut ensuite traiter les données, les organiser et en tirer une synthèse.

Finalement le schéma global est plus ou moins toujours le même : recherche documentaire préliminaire, travail de terrain, établissement d’une synthèse et mise à disposition de la communauté scientifique. Le travail de l’archéologue comme du philologue ne trouve en effet son sens que dans la publication, qui permet d’apporter des données nouvelles ou réinterprétées.

 Pouvez-vous nous parler du projet Kôm Abou Billou dont vous vous occupez aujourd’hui ?

C’est un projet qui me tient à cœur depuis longtemps. Il remonte à 2003, lorsque Didier Devauchelle, professeur à l’Université Lille 3, m’a confié un sujet de thèse sur le site de Kôm Abou Billou et sa région. Il s’agissait d’établir l’inventaire archéologique d’une région très mal connue et de comprendre son intégration dans le système géographique, politique et religieux de l’État pharaonique.

L’année suivant la soutenance, j’ai été recruté comme membre scientifique de l’Institut Français d’Archéologie Orientale du Caire (Ifao), l’une des cinq grandes écoles françaises à l’étranger, avec l’École d’Athènes, l’École de Rome, la Casa de Velásquez et l’École Française d’Extrême Orient. Cela m’a permis de développer un projet de fouille sur le site, en bénéficiant de l’appui logistique et financier de l’Ifao et de Lille 3. La première campagne de travaux sur le terrain a eu lieu en décembre 2012-janvier 2013 et la seconde aura lieu à l’automne 2013.

C’est un projet qui associe plusieurs partenaires français et égyptiens. Du côté égyptien, il est placé sous l’égide du Ministère des Antiquités, qui délivre les autorisations de travail. Nous travaillons également en collaboration avec l’Université ‘Ayn Shams, au Caire, notamment en formant sur le terrain certains de leurs doctorants.

Du côté français, le projet est porté par l’Ifao et l’université Lille 3 et a reçu le soutien du LCT Archéologie / Égyptologie et de la Région Nord-Pas de Calais. Ce soutien, notamment financier, va permettre de développer les travaux de terrain, mais aussi les actions de formation, de médiation et de coopération entre la France et l’Égypte.

 Quels sont les principaux objectifs de ce projet ?

D’un point de vue plus archéologique maintenant, le site de Kôm Abou Billou présente l’intérêt d’avoir fonctionné sur la très longue durée. Par les rapports anciens et les vestiges de surface, on sait qu’il a été occupé depuis l’époque protodynastique (vers 3500 av. J.-C.), jusqu’au moins le XIIe siècle de notre ère. Cela représente plus de 45 siècles d’occupation et une formidable opportunité d’étudier un site sur toute son histoire et d’y observer les mutations de la société et des modes de vie. Il a vu se succéder et se mélanger des Égyptiens anciens, des Libyens, des Perses, des Grecs, des Romains, des Byzantins, des Arabes… Chacun apportant ses coutumes et sa religion.

L’autre intérêt majeur est que le site présente l’ensemble des éléments qui constituaient une ville égyptienne : le temple, les édifices publics, les zones d’habitat, les zones artisanales et la nécropole.

Nos premiers travaux sur le site ont eu pour objectif d’établir une carte préliminaire des vestiges visibles en surface. Cela se fait par une prospection pédestre, qui va permettre d’une part d’évaluer et d’enregistrer l’état du site et d’autre part d’affiner les problématiques de recherche et de définir une stratégie de fouille. Nous allons aussi débuter, lors des prochaines campagnes et grâce au soutien financier de la Région Nord-Pas de Calais, des prospections géophysiques qui vont nous permettre de dresser, en quelque sorte, une carte préliminaire du sous-sol sans avoir à fouiller. Accompagnées des résultats d’une campagne de photographie par cerf-volant des restes bien préservés de l’espace urbain, cela nous permettra d’engager une étude sur l’urbanisme d’époque romaine et byzantine.

À grands traits, je dirais que les questions les plus intéressantes auxquelles le site permettra de répondre concernent essentiellement trois points :

– l’évolution des rites et pratiques funéraires, notamment par l’étude de l’exceptionnelle nécropole qu’il abrite,

– l’étude de l’urbanisme sur la longue durée, qui permettra de confirmer nos hypothèses sur le déplacement de l’espace urbain aux différentes époques,

– l’observation précise des interactions entre populations et le développement en Égypte d’une société multiculturelle.

Bien évidemment, ces problématiques évolueront sûrement au fil des travaux et des découvertes !

 De quelle manière le public peut-il avoir connaissance des résultats de votre recherche ?

La diffusion de l’information scientifique est multiple. Il y a bien sûr la diffusion spécialisée, sous la forme d’articles dans les revues scientifiques, de monographies ou de conférences dans différents colloques. L’une des missions des chercheurs est aussi de diffuser l’information à un public plus large, la recherche étant faite pour être partagée. Elle est bien souvent financée par l’argent public et celui-ci doit y trouver son compte. C’est aussi un plaisir pour les chercheurs de transmettre le fruit de leurs recherches et de voir qu’il peut être destiné à un public plus grand qu’une poignée de spécialistes, tout particulièrement dans les sciences humaines. Cette diffusion prend la forme d’articles dans des revues à grand tirage, mais aussi et surtout des conférences et des expositions. Sur le programme Kôm Abou Billou, une première conférence a eu lieu au Learning Center en 2011, une seconde aura lieu à l’automne 2013, avec une présentation des premiers résultats des travaux de terrain. Cette exposition s’intégrera dans le mois de l’archéologie égyptienne organisé par le Learning Center (du 18 novembre au 18 décembre 2013), et accompagnera l’exposition intitulée « L’égyptologie aux mille facettes ».

 Quels conseils donneriez-vous à un étudiant qui souhaiterait, comme vous, devenir égyptologue ?

Difficile de donner des conseils universellement valables tant la configuration des études et de la recherche peut être variée. Je crois qu’il faut surtout rester ouvert, se spécialiser en conservant une grande curiosité envers toutes les disciplines.

Il faut aussi développer et maintenir une rigueur de travail. C’est un investissement important et sur la très longue durée. L’égyptologie est une science exigeante qui requiert de l’obstination pour ne pas dire de l’acharnement. L’université française forme de nombreux jeunes chercheurs de qualité, mais le nombre de postes est insuffisant pour les recevoir tous. Il faut donc être déterminé mais conscient des réalités de la recherche actuelle !

Il faut aussi adapter son parcours à ses capacités et savoir saisir les opportunités qui se présentent. Comme je le disais tout à l’heure on peut faire de l’égyptologie de multiples manières et certains se sentiront plus à l’aise avec les travaux de terrain, d’autres avec l’édition de textes, ou le dessin, l’architecture…

 En deux mots, quels souvenirs conservez-vous de votre passage à Lille 3 ?

En quelques phrases, plutôt qu’en deux mots !

J’ai d’abord le souvenir d’un endroit propice au développement d’une personnalité de chercheur indépendant, que l’on prépare à éclore en lui fournissant tous les outils nécessaires. À la fois à l’Université même et au sein de laboratoire Halma-Ipel qui m’a accueilli.

Ensuite, d’un point de vue plus personnel, j’y ai de nombreux bons souvenirs, d’étudiant, d’enseignant débutant et de jeune chercheur, mais finalement, je n’ai jamais vraiment quitté Lille 3 !

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