Par Adrien Quilico, Théo Duchemin et Clotilde Berne

Ce lundi 18 novembre, cinq auteurs majeurs de la littérature québécoise étaient présents à la bibliothèque Albert Marie Schmidt, à l’occasion d’une rencontre orchestrée par Jean-Christophe Delmeule et Frédéric Briot.
De 14 à 17h, Samuel Archibald, Mauricio Segura, Chrystine Brouillet, Rita Mestokosho puis Marie-Claire Blais ont successivement présenté leur travail aux nombreux étudiants présents, à partir d’extraits choisis par les organisateurs et lus à haute voix par les étudiants.

Nous avons découvert des auteurs passionnés dont l’œuvre, peu diffusée en France, nous a beaucoup touchés.

Samuel Archibald : « L’Amérique est une mauvaise idée qui a fait du chemin »

Samuel Archibald nous présente sa vision désabusée de l’Amérique à travers sa ville natale dans son roman éponyme Arvida. Cette ville a été « montée à la pièce au milieu de nulle part » (en 135 jours selon la légende locale). Arvida est un lieu « en dehors de l’Histoire », très cosmopolite. « Lorsqu’on vient d’une ville comme celle-là, on n’a pas d’autres histoires que celles qu’on s’y raconte ». Entre roman et recueil de nouvelles, l’ouvrage est dur à classer.

L’auteur avoue une obsession pour Marcel Proust, et l’épisode de la madeleine (dans À la recherche du temps perdu) : « il a sorti le monde entier d’un biscuit ! » Il confie à l’auditoire avoir « fait du Proust à l’envers », afin de chercher sa propre madeleine.

A la lecture de plusieurs extraits, dont l’un semble évoquer à demi-mot la transformation d’un homme en araignée, Samuel Archibald ajoute être intéressé par la frontière poreuse entre rêve et réalité, et par le fantastique. Il aime mêler la mythologie européenne aux légendes amérindiennes et ménager des ouvertures dans ses histoires, pour laisser le lecteur interpréter ce qu’il souhaite.

Comment vous situez-vous par rapport à la littérature québécoise ?

Je fais partie d’un mouvement de jeunes auteurs québécois, « l’école de la tronçonneuse », dans lequel les auteurs s’attachent à écrire sur une région.

Pourquoi écrire en français plutôt qu’en anglais ?

Même si je suis issu d’une famille anglophone, j’ai un rapport particulier avec la langue française, que j’aime utiliser lorsque j’écris.

Comment se passe la diffusion des ouvrages québécois ?

C’est particulier… Au Québec, on a un système d’édition indépendant, et une vie littéraire importante. Il y a un système de transit vers Paris, et de vente de droits pour l’étranger.

Mauricio Segura, une quête identitaire

Ayant publié son premier roman à 26 ans et québécois d’origine chilienne, Mauricio Segura nous plonge rapidement dans son univers empreint d’un fort métissage. Suite à la lecture d’un extrait tiré de sa première œuvre, Côte-des-nègres, il expose son travail d’investigation relatif à l’étude des gangs de rue. Serein, il raconte sa découverte d’un bande de jeunes haïtiennes dans le quartier de St-Michel, à Montréal et sa rencontre avec l’une d’elle, Ketcia, âgée de 16 ans. Au-delà des stéréotypes violents habituels, Mauricio Segura parvient à émouvoir l’auditoire en peignant une description humaniste de cette jeune fille dont la lucidité politique forçait selon lui l’admiration. Au terme de cette confrontation singulière, il avait analysé l’adolescence comme un moment de retour aux origines.

L’écrivain québécois se dit fortement inspiré par l’œuvre de Faulkner et nous présente alors son idéal en matière de personnage : « Pour moi il n’y a pas de récit s’il n’y a pas d’évolution. Il faut que le roman présente un personnage qui se transforme, presque de façon mythologique. »
Dans Bouche-à-bouche (2003), l’auteur brosse un portrait cru et authentique de la jeunesse confrontée aux tentations occidentales. Il y traite de l’identité, (sexuelle, ethnique) de personnages qui rêvent de se transformer complétement : « Jeu auquel on peut se brûler les ailes. » Métaphore de l’Occident sur le fil du rasoir, jouant dangereusement avec les plaisirs, il traduit ainsi la volonté de se perdre pour comprendre d’où l’on vient, en rappelant comment paradis artificiels et souffrance vont toujours de pair.

Il nous confie que ses influences, notamment les écrivains Mario Vargas Llosa (Pérou) et Juan Carlos Onetti (Uruguay), lui permettent de trouver une « originalité métissée ».

Il finit par évoquer son ouverture au monde du septième art en nous glissant avec un sourire qu’il réalisera prochainement son premier long métrage.

Chrystine Brouillet : La recette d’un roman policier québécois

Chrystine Brouillet prend la parole à propos de l’héroïne de sa série de romans policiers, sa « bonne copine » : l’enquêtrice Maud Graham. En effet, les deux femmes ont « évolué ensemble depuis trente ans ». Maud n’est pourtant pas son alter égo. La preuve ? « Maud Graham ne cuisine pas, elle a peur de rater ».
Car la cuisine revêt une importance particulière pour Chrystine Brouillet. Ses réels moments de plaisir, lors de la préparation d’un roman, sont ceux où elle décrit un plat, un restaurant : le reste relève de la concentration. Les passages de gastronomie lui servent à se détacher de cet « univers de mort », qu’elle raconte en s’inspirant de faits réels. L’auteure nous raconte alors l’histoire réelle d’un homme qui, une nuit, avait tiré une balle dans la tête de sa femme. Celle-ci n’était pas morte, mais s’était réveillée avec des maux de tête, qu’elle attribua d’abord à l’alcool, jusqu’à ce qu’un médecin découvre lors d’un examen, la balle logée dans son crâne. « Je me demande ce qu’elle lui a dit en rentrant à la maison ! » plaisante la québécoise.

Après son intervention, nous lui avons demandé comment elle avait inventé le personnage de Maud Graham. « Elle est née d’une réaction d’irritation par rapport à mes collègues masculins, qui entretiennent les clichés du policier. Je voulais faire enfin une enquêtrice normale, ordinaire. » « Maud Graham pourrait être votre voisine de palier. »

Plus que sa fiction, ce sont les découvertes qu’elle fait lors de son travail de recherche qui l’effraient. Comme pendant la préparation de Soins Intensifs, lorsqu’elle a découvert le syndrome de Münchhausen par procuration, qui pousse des parents à maltraiter leur enfant pour obtenir un rendez-vous médical.

Une fin prévue aux aventures de Maud Graham ? « Jamais, s’exclame t’elle, elle disparaitra avec moi. Et puis, quand Conan Doyle a voulu tuer Sherlock Holmes, les fans ont tellement hurlé qu’il a été obligé de le ressusciter. Non, je ne ferais pas cette erreur.»

« Quand je suis à un endroit, je m’imagine toujours comment tuer quelqu’un » conclue-t-elle. Et dans la bibliothèque de la fac alors ? « Non, ici il y a trop de témoins. Ou alors il faudrait que le meurtrier soit au fond de la salle. »

Rita Mestokosho : Leçon de spiritualité en musique

La lecture à voix haute de son texte en Innu par Rita Mestokosho résonne comme une musique. Cette poétesse québécoise, d’origine Innu, s’exprime avec une grande spiritualité. Elle nous parle de son peuple à travers les poèmes de son ouvrage Comment je perçois la vie, grand-mère. Elle nous explique ce que représente le mistapéo : c’est l’âme des êtres humains (Innu veut dire être humain), qui s’exprime par le rêve, et converse avec les esprits.

La langue française lui permet d’avoir la possibilité de raconter sa culture Innu.

Les Innus entretiennent un rapport particulier avec la terre. « J’ai commencée à lire avec des œuvres axées sur la nature » nous confie-t-elle. D’ailleurs, l’écrivaine elle-même se considère comme nomade : « mon esprit, mon corps, mon âme sont nomades » dit-elle, évoquant aussi son aversion pour les chaises, symbole de la sédentarité.

« Nous vivons entre deux mondes, le moderne et le traditionnel. L’équilibre entre les deux n’est pas facile, car notre terre traditionnelle est toujours menacée (…) ».

Pour elle, l’écriture est un « voyage poétique », et ce depuis ses 13 ans. Elle nous expliquera ensuite que beaucoup de jeunes Innu se tournent vers l’écriture et plus particulièrement la poésie : « C’est un moyen d’éviter le déracinement de notre culture, tout en la partageant ».

Elle termine sur un morceau de tambour, accompagné d’un chant en Innu, qui a pour but de nous transmettre une sensation de bien-être.

Marie Claire Blais, un engagement pour la tolérance

Monument de la littérature québécoise, Marie-Claire Blais semble avoir plaisir à raconter ses histoires. Le premier extrait proposé est tiré de La Belle Bête, son premier roman, publié quand elle avait 19 ans. Il raconte l’histoire d’un garçon, dont la grande beauté suscite amour et jalousie autour de lui. Mais son esprit est souffrant, car les autres ne comprennent pas ce qu’il est à l’intérieur.

Elle nous parle ensuite de plusieurs de ses œuvres, notamment Mai au bal des prédateurs, qui évoque le monde méconnu de jeunes travestis qui travaillent dans un bar de nuit et qu’elle présente comme un message de tolérance.

Alors comment travaille cette romancière québécoise, qui publie des romans depuis plus de 50 ans ? « Je m’inspire de la vie de tous les jours, de ce que je vois, il faut parler de ce que les gens ne savent pas forcément. C’est inexcusable d’ignorer cela. » (La lutte contre la drogue, le mépris et l’indifférence envers les marginaux.)

En aparté, elle conseille aux étudiants de commencer par Une saison dans la vie d’Emmanuel, dans le cas où ils seraient rebutés par ses phrases interminables, découpées par d’omniprésentes virgules : véritable signature de la romancière.

[divider top= »0″]Pour aller plus loin :

  • Histoire de la littérature québécoise, Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge (éditions du Boréal, 2007)
  • Côte-des-Nègres, Mauricio Segura (éditions du Boréal, 1998)
  • Arvida, Samuel Archibald (éditions Le Quartanier, 2011)
  • Comment je perçois la vie, Grand-mère, Rita Mestokosho (Beijbom Books, 2010)
  • Le poison dans l’eau, Chrystine Brouillet (édition Paris, Denoël, 1987)
  • Une saison dans la vie d’Emmanuel, Marie-Claire Blais (éditions Grasset, 1966)