Vous êtes la lauréate 2014 du Prix de traduction Nelly Sachs. Pouvez-vous nous parler de ce prix, du contexte dans lequel vous l’avez obtenu et de ce que cela représente pour une traductrice que de l’obtenir ?

Je n’avais pas demandé ce prix, et cela a été une excellente surprise que de le recevoir, puisque je l’ai appris en rentrant de l’université un soir, par de sympathiques messages sur mon répondeur. C’est un prix évidemment très important pour une traductrice parce que c’est le seul prix qui récompense les traductions poétiques, en France. La traduction poétique étant un art particulièrement complexe, ce genre de prix est attribué avec beaucoup de parcimonie. L’intérêt du prix Nelly Sachs, c’est que d’une part, il a une patronne qui est une personnalité incontestable en matière de traduction et en matière d’humanisme. D’autre part, le jury est constitué d’éminents spécialistes qui sont tous écrivains et/ou traducteurs et appartiennent à différentes aires culturelles. Ce prix est à la fois une reconnaissance pour moi personnellement, pour mon travail de traductrice, et à ce titre j’en suis heureuse et honorée, et c’est aussi une reconnaissance pour le poète polonais que je défends. Il est pour moi l’un des plus grands poètes du vingtième siècle, et en ceci je rejoins tout à fait Eric Chevillard, qui lors de la parution de notre volume Monsieur Cogito, écrivait dans Le Monde que le lecteur avait affaire à l’une des œuvres poétiques majeures du 20eme siècle. Le prix a été attribué au deuxième recueil des œuvres poétiques complètes éditées au Bruit du temps, un éditeur parisien.

Ce deuxième tome des œuvres poétiques complètes regroupe 3 volumes de Zbigniew Herbert qui sont Inscription, Monsieur Cogito et Rapport de la ville assiégée. Ces 3 volumes sont parus de manière isolée à quelques années de distance et, en accord avec l’éditeur, j’ai choisi de donner au public français 3 tomes bilingues successifs qui représentent l’intégralité des œuvres poétiques. Chacun des tomes regroupant à chaque fois 3 volumes parus initialement en Pologne.

 

Vous êtes l’unique traductrice de cet auteur en français ?

Il y a eu d’autres traductions de Zbigniew Herbert mais fragmentaires. Et là je tiens à rendre hommage à mon éditeur, Antoine Jaccottet du Bruit du temps, qui a accepté, non seulement d’éditer les œuvres poétiques complètes, ce qui n’avait jamais été fait en français, et de plus en bilingue. Pour ceux qui défendent le polonais, c’est tout à fait essentiel, même s’il n’y a pas énormément de gens en France qui comprennent le polonais, un certain nombre de personnes m’a dit apprécier d’avoir le texte original sur la page d’à côté. C’est une très belle entreprise d’édition car elle est complète.

Indépendamment des œuvres poétiques, nous éditons aussi depuis 3 ans les tomes d’essais, répondant à chaque tome poétique. J’ai donc traduit en 2011, un recueil, Le Labyrinthe au bord de la mer, consacré à la Grèce et qui était inédit en français. Il y a deux ans est parue Nature morte avec bride et mors, dans la traduction de Thérèse Douchy, parue auparavant mais épuisée. Nous avons décidé avec l’éditeur de reprendre la traduction de Thérèse Douchy, car elle est tout à fait fidèle à l’original et d’une grande qualité de suavité et de précision, tout à fait adaptée à l’œuvre. Le 20 mars prochain paraît dans ma traduction le troisième volume des œuvres poétiques, qui porte le titre de Epilogue de la tempête, et comporte aussi les recueils Elégie au départ et Rovigo. Reparaît aussi en français Un barbare dans le jardin, dans la traduction de Laurence Dyèvre. Ce volume d’essais de Herbert est consacré à la France et à l’Italie.

 

Que pouvez-vous me dire du rôle du traducteur dans la réception et la transmission d’une œuvre ?

Au fil des années, j’ai pris conscience que le rôle du traducteur était essentiel. Pourquoi ? Parce que le traducteur est justement le médiateur. J’ai beaucoup travaillé sur les questions de réception. Mon parcours scientifique fait que je m’intéresse à la littérature polonaise depuis un certain nombre d’années mais aussi aux questions de réception, par exemple de la littérature française en Pologne. Et en travaillant ces questions, je me suis rendu compte que souvent ce qui va déterminer la présence ou l’absence d’un auteur, ou d’une série d’auteurs, dans une langue donnée, c’est la détermination du médiateur, c’est-à-dire du traducteur. Souvent le traducteur ne se borne pas seulement à traduire, il essaie aussi de populariser l’œuvre de l’écrivain en question. Et s’il le fait avec une certaine détermination, il arrive à imposer ou au moins à rendre présent dans une autre culture, l’auteur qu’il défend. Et c’est aussi le sens de ma démarche avec Herbert. J’ai beaucoup écrit sur l’œuvre de Herbert et j’ai organisé deux colloques qui lui étaient consacrés à Paris. Je participe régulièrement à des colloques en Pologne sur ce sujet car il y est extrêmement populaire, c’est même un écrivain culte. On aurait du mal à l’imaginer en France. Et en fait, tout ce que je pouvais écrire sur Herbert en français, dans mon désir de le faire connaître ici, en particulier dans une approche comparatiste, ne servait pas à grand-chose si je ne pouvais pas offrir des traductions au public. Cela paraît assez logique mais il fallait lier les deux démarches.

Quelle est l’audience de Herbert ici en France ?

Elle est large, et j’en suis très heureuse. Herbert touche des publics assez différents, aussi exigeants que le jury du prix Nelly Sachs, par exemple, mais aussi plus simples et populaires, car il y a une espèce d’évidence et de simplicité dans sa diction poétique, à laquelle tout le monde est sensible. Herbert veille à toujours intégrer son lecteur dans ses poèmes. L’expérience qu’il transmet est une expérience humaine, de sensation immédiate souvent, ou de réflexion, comme avec Monsieur Cogito qui est évidemment une allusion à Descartes. Il arrive à toucher son lecteur par l’immédiateté de la sensation, et puis la connivence qu’il arrive à créer avec lui. Le lecteur commence à réfléchir à des questions qui lui paraissaient tout à fait évidentes et qui finalement ne le sont pas. Nous avons eu vraiment beaucoup de succès jusqu’à présent, en particulier avec les tomes poétiques, ce qui peut paraître bizarre dans un pays comme la France, où on sait que la poésie, y compris française, n’a pas une audience très importante. Mais c’est à la fois un succès critique et un succès commercial. Les critiques ont été dithyrambiques, dans la plupart des périodiques littéraires, mais aussi dans la presse plus généraliste. Et l’accueil du public a été exceptionnel.

Pouvez-vous nous parler des qualités requises du traducteur ? Vous avez l’avantage d’enseigner la littérature, donc de connaître l’œuvre comme aucun traducteur ne peut la connaître, le fait d’analyser l’œuvre doit vous apporter beaucoup dans la traduction ?

De manière générale, le fait de bien connaître l’œuvre vous sensibilise à plusieurs choses. Connaître la littérature polonaise permet de savoir si l’auteur est singulier ou dans la moyenne, et je peux vous affirmer que Herbert est un auteur remarquable dans le panorama de la littérature polonaise contemporaine. D’autre part, il y a le choix des mots auquel il faut être attentif. Je me suis ainsi servie de ce que j’appelle mon « dictionnaire Herbert », liste de ses mots récurrents que je me suis astreinte à traduire toujours de la même manière, du premier poème au dernier (un peu plus de 400 poèmes en tout), ce qui demande du travail même si tous ces mots ne sont pas présents dans tous les poèmes à la fois. [pullquote align= »left »] La poésie est quelque chose d’intermédiaire entre la littérature et la musique, il y a des fragments de prose qui sont exceptionnels et dotés d’un rythme particulier, mais la traduction de la poésie pose des questions typiquement liées à la cadence, au rythme, aux allitérations et aux assonances. Et la signification y est si condensée qu’elle oblige à choisir soigneusement les mots. Un peu comme un joaillier monte ses pierres.[/pullquote] La connaissance du polonais, y compris dans ses aspects étymologique et historique, était bien sûr utile mais aussi, parce qu’il a beaucoup vécu à l’étranger, intervient parfois la contamination de mots latins ou de mots français. Il a séjourné en Angleterre et aux Etats-Unis, il connaissait parfaitement l’allemand et assez bien, l’italien. Aussi, ses mots en polonais ont parfois un supplément de sens, né de la contamination d’une autre langue. Ce qu’il faut être capable de reconnaître dans le texte. Sa syntaxe est extrêmement particulière et comporte beaucoup de ruptures logiques (parataxes) qui concourent à la surprise quand on le lit. Le plus difficile dans la traduction de Herbert a été de préserver l’ambiguïté. Il n’y a pas de jugement sur le monde, de jugement ultime. Pour lui, le monde reste une chose complexe, où les individus ont des avis différents, des sensibilités différentes, et donc des voix multiples. Et ses poèmes ne sont pas univoques. Ainsi, il a toujours été opposé aux systèmes totalitaires, au nom de la liberté. Le monde n’est pas non plus un discours qu’on impose aux autres, c’est quelque chose qu’il faut découvrir. Et souvent dans ses poèmes, les mots sont placés de telle sorte qu’on ne sait pas très bien à quel substantif se rapporte l’adjectif. Il fallait maintenir cette ambiguïté en français, laisser ouvertes toutes les possibilités. Alors parfois, c’est très difficile à rendre. Et puis, il y a aussi les questions de rythme.  Car même s’il s’agit de vers libre, certains poèmes reprennent des constructions propres à la versification polonaise traditionnelle. Il fallait adapter les cadences, les rythmes pour ne pas donner une impression artificielle à un lecteur français, mais en même temps, lui faire entendre la musique…

Ce sont donc beaucoup d’enjeux de traduction et bien sûr, on a toujours envie de faire mieux, surtout quand on sert un grand poète. Cela fut un grand défi. Mon « passé » en lettres modernes et en anglais, de même que ma connaissance du théâtre du XVIIeme siècle m’ont beaucoup aidée dans cette traduction, à cause de certains moments un peu solennels. Ce travail a été passionnant.

Est-ce que votre travail est soumis à la relecture d’autres traducteurs ou de l’éditeur ?

Ce que j’explique à mes étudiants, quant à l’exercice de la traduction, c’est qu’il faut toujours faire un premier jet, puis laisser reposer et y revenir quelques jours plus tard. Pour Herbert à chaque fois, j’ai réalisé une première version, à laquelle je suis revenue 3 à 4 mois plus tard. Et puis il faut faire des choix, parce que la traduction c’est aussi faire un choix. [pullquote align= »left »]La traduction c’est aussi faire un choix.[/pullquote] Parfois c’est brutal, parfois c’est déchirant, mais il faut le faire, pour que les gens reçoivent quelque chose. Ensuite, je transmets à mon éditeur qui me fait des remarques et me demande des éclaircissements et je lui explique mes choix. Il y a des endroits où je sais que la grammaire implique une seule possibilité. Quand j’ai eu des doutes, j’ai posé des questions à mes amis, professeurs de littérature polonaise, spécialistes de Herbert, enseignants dans des universités polonaises renommées. En français, j’ai eu aussi parfois besoin de consulter des amis, professeurs de littérature française de différentes époques, pour vérifier la justesse de certaines expressions ou de rythmes. Avec Herbert, où la  simplicité est apparente, Il ne faut pas être artificiel. Et après la relecture de mon éditeur, j’opère une dernière relecture des épreuves, et à ce moment-là, en cas de doute de dernière minute, je change un mot ou un adjectif. C’est ainsi que je travaille.

Qu’est-ce que vous pensez de la part de créativité du traducteur ? Est-ce aussi un travail d’auteur en quelque sorte ?

Ce que j’explique aussi toujours à mes étudiants, c’est que le traducteur (ou l’interprète) doit être quelqu’un d’humble. [pullquote align= »left »] Vous n’êtes pas là pour profiter de la lumière, vous êtes là pour mettre en lumière quelqu’un d’autre.[/pullquote] Il vaut mieux aimer l’auteur car vous allez passer du temps avec lui. Et c’est lui que vous allez mettre en valeur ; le but étant d’être quasiment invisible en tant que traducteur.  Il s’agit d’entrer dans la pensée de quelqu’un d’autre et de la servir. C’est un travail d’humilité : je ne suis pas Herbert, lequel est un écrivain de grand talent. Il mérite d’avoir des gens qui le servent et dans différentes langues, car il a été traduit en allemand, anglais, italien, chinois, espagnol, serbo-croate, danois, suédois, tchèque, slovaque, ukrainien, russe, et j’en oublie… C’est un poète universel.

Vous avez eu l’occasion de rencontrer Herbert avant son décès ?

Il a passé du temps avec sa femme à Paris dans les années quatre-vingt et  j’ai eu l’occasion de le rencontrer, lors d’une soirée qui lui était consacrée. Il était simple et accessible, avec un grand pouvoir de séduction. Depuis la publication de son premier recueil en Pologne en 1956, il a suscité un enthousiasme, une adhésion, qu’on a du mal à imaginer en France. Mais c’est aussi lié à son message – message d’humanisme – or dans un système totalitaire, les gens qui disent des choses simples comme individu, liberté, démocratie, etc. enfin, des gens qui proclament des valeurs contre l’arbitraire et la violence, sont toujours des héros. L’homme est au centre de sa création, ce qui explique aussi ce succès phénoménal. Je connais des gens en Pologne qui sont capables de réciter par cœur des poèmes entiers de Herbert. Des poèmes qu’ils ont appris soit en 56, soit en 74 au moment de l’apparition de Monsieur Cogito, en 82, au moment de la parution du Rapport de la ville assiégée… Il a toujours suscité beaucoup d’enthousiasme et c’est encore le cas aujourd’hui, alors qu’il est mort depuis 1998.

 

La Mère

Il tomba de ses genoux comme une pelote de laine. Il se développait hâtivement et fuyait à l’aveuglette. Elle tenait le début de la vie. Elle l’enroulait comme une bague autour de son annulaire, voulait le protéger. Il roulait dans des pentes raides, remontait parfois. Il arrivait emmêlé et se taisait. Il ne reviendra plus jamais au doux trône de ses genoux.

 

Ses mains tendues brillent dans l’ombre comme une ancienne ville.

 

L’abîme de Monsieur Cogito

 

A la maison aucun danger

 

mais dès le seuil

quand le matin Monsieur Cogito

sort se promener

il rencontre – un abîme

 

pas l’abîme pascalien

pas l’abîme de Dostoïevski

c’est un abîme

à la mesure de Monsieur Cogito

 

des jours sans fond

des jours anxiogènes

 

il le suit comme une ombre

l’attend devant la boulangerie

au parc il lit le journal

par-dessus l’épaule de Monsieur Cogito

 

irritant comme un eczéma

fidèle comme un chien

pas assez profond pour engloutir

tête bras et jambes

 

un jour qui sait

l’abîme va grandir

l’abîme va mûrir

et deviendra considérable

 

si l’on savait seulement

de quelle eau l’abreuver

quelle graine lui donner

 

aujourd’hui

Monsieur Cogito

pourrait ramasser

quelques poignées de sable

et le combler

mais il ne le fait pas

 

ainsi quand

il rentre à la maison

il laisse l’abîme

sur le seuil

et le couvre avec soin

d’un vieux morceau de toile

 

Avec l’aimable autorisation des éditions Le Bruit du temps