Lieu de vie, carrefour de vie sociale quelque part entre le foyer et le travail : il y a trente ans, le sociologue américain Ray Oldenburg a forgé le concept du troisième lieu comme « great big place » pour passer un bon moment, apprendre, partager, manger et boire, travailler ensemble, étudier, jouer, lire. Depuis quelques années, ici et là on voit se construire des bibliothèques sur ce concept.

Comment fonctionnent-elles ? Ont-elles du succès ? Les étudiants en Master Sciences de l’Information et de la Documentation (SID), futurs bibliothécaires, documentalistes, administrateurs de bases de données, veilleurs, webmestres, community manager etc., voulaient savoir. Alors, ils sont allés voir sur place. « L’expérience prévient les leçons », pour citer Rousseau.

Openbare Bibliotheek, Amsterdam

« Ce serait une belle chose que de voyager, s’il ne fallait point lever si matin » (La Fontaine). Départ en bus à six heures boulevard de Leeds, sous la drache. Dur, dur. Passons…

©joachimschöpfelPremière visite, la bibliothèque publique d’Amsterdam du nom OBA. Ouverte en 2007, elle est devenue en quelques années un modèle en matière de troisième lieu. Sa mission : le libre accès à l’information et la connaissance culturelle pour tout le monde. Dès l’entrée, le visiteur est bluffé. Il découvre un piano pour tout le monde, un café-bar, deux théâtres avec 240 et 50 places, un restaurant genre Flunch, 300 PC en libre accès, un milliers de fauteuils, sièges, bancs, coussins et autres poufs pour s’assoir, des escalators dignes d’un centre commercial, des espaces d’exposition, un atelier d’arts plastiques pour enfants, et tout cela au milieu et entouré de 25 km de livres, périodiques, CD et DVD en libre service, grâce à la technologie RFID et à un système automatisé pour acheminer les documents au bon endroit. La bibliothèque abrite également la station de radio libre OBA Life.

Le bâtiment est lumineux, spacieux, avec une vue imprenable sur le port et la ville et 2000 places de vélos autour. Et le succès est là : la bibliothèque ne désemplit pas, avec 5000 visiteurs par jour qu’on voit et qu’on entend : ils mangent, boivent, lisent, parlent, téléphonent, travaillent, jouent et surfent. On passerait bien des heures dans ces locaux. Eux, ils le font. Et pas seulement pour lire. La bibliothèque est ouverte tous les jours de 10 à 22 heures.

Station Library, Haarlem

Il faut imaginer Lille Flandres avec, à la place d’un des deux Relay H, une petite dépendance de la bibliothèque municipale de Lille. C’est cela, le concept de la bibliothèque de la gare de Haarlem, à quelques kilomètres à l’ouest d’Amsterdam : c’est le deuxième objectif de notre visite.

©joachimschöpfelL’endroit est unique. La bibliothèque s’est installée dans les anciens locaux du chef de gare, sur le quai central de la gare classée monument historique. Plus qu’une bibliothèque, c’est un kiosque avec 2-3000 livres récents et d’actualité, des revues et journaux. Plus qu’un kiosque distributeur de presse, c’est un coin calme, avec tables et bancs pour s’assoir, quelques PC et un distributeur de boissons.

La bibliothèque est ouverte aux heures de pointe tous les matins et soirs, du lundi au vendredi, elle se trouve sur le chemin entre la maison et le lieu de travail. Le gens passent souvent le soir prendre des livres (parfois ils les ont réservés sur Internet) et ils les rendent le matin, en libre service (là aussi, grâce à la RFID). La bibliothèque fonctionne en réseau, avec les autres bibliothèques publiques de l’agglomération. Elle est là à l’initiative de la société des chemins de fer et des autorités locales.

D’après Lotte Sluyser, qui nous a accueillis en tant que directrice du réseau, il y aurait au moins 15 autres projets du même genre aux Pays-Bas, freinés uniquement par les restrictions budgétaires du moment. Là encore, la « bibliothèque, troisième lieu » rencontre un succès certain auprès du public. Entourée des voies ferrées, kebabs, bars à frites, superettes, salles d’attentes et autres guichets, la cohabitation avec le magasin de presse et de livres à l’étage en-dessous se ferait sans heurt.

« On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées » disait Hippolyte Taine. De retour sur le campus, ces deux « great big places » continuent à faire rêver…