Entretien avec l’historien Daniel Dubuisson, sur le projet Sciences et cultures du visuel.

Le CNRS, les universités Lille 1 et 3 ont inauguré il y a un an, le programme Sciences et Cultures du Visuel, « SCV », premier programme de recherche français dédié aux études visuelles. Il s’agit d’un champ de recherches nouveau consacré à tous les types d’images, matérielles et mentales, d’artefacts visuels (objets fabriqués par l’homme), ainsi qu’à l’ensemble des dispositifs de vision et de visualisation.

Comment et par qui les images et les artefacts visuels sont-ils produits ? Comment sont-ils perçus ? Comment circulent-ils et se transforment-ils dans l’espace social ? Quelles fonctions remplissent-ils ? Quels pouvoirs possèdent-ils ? Quels effets produisent-ils ? Telles sont quelques-unes des questions qui nourriront la réflexion des chercheurs, qu’ils soient issus des sciences humaines et sociales ou des sciences dures.

Le programme est constitué d’un cluster de recherches ( iCAVS) et d’une plateforme technologique regroupant des équipements de pointe (IrDIVE, labellisée Equipex). Il ambitionne de créer des synergies nouvelles entre la recherche fondamentale, les entreprises, les industries culturelles et la création artistique sur le site de l’Imaginarium à Tourcoing, dans le nouveau quartier de la Plaine Images.
Communiqué de presse du 7 novembre 2013

Nous avons interviewé Daniel Dubuisson, historien, directeur de recherche au CNRS à l’Institut de recherches historiques du septentrion (IRHIS) et coresponsable du projet Sciences et Cultures du visuel, sur les origines et les fondements de ce projet.

Quelles sont les origines du projet ?

En juin 2009, nous avons réuni à Lille des collègues français, allemands et américains lors d’un symposium international. J’avais de mon côté invité un responsable du département SHS du CNRS qui m’a suggéré de créer un réseau thématique pluridisciplinaire (RTP). On était fin juin et, avec Sophie Raux, maître de conférences en histoire de l’art à Lille 3, nous avons travaillé tout l’été à distance pour monter un dossier. Nous l’avons transmis tout début septembre à l’INSHS du CNRS. On a dû l’envoyer un jeudi soir et, le lundi suivant, nous recevions une réponse positive. Le RTP a fonctionné de 2010 à 2012, puis a débouché sur le programme Sciences et culture du visuel.

En quoi ces cultures visuelles se distinguent-elles de l’histoire de l’art ?

Dans l’histoire de l’art conventionnelle, il existe des problèmes typiques, des passages obligés : l’attribution de l’œuvre, la manière, les techniques, l’esthétique, etc. Les cultures visuelles, elles, ne privilégient pas des questions traditionnelles. Pour elles, la dimension esthétique et la hiérarchie des œuvres en fonction d’un idéal − qu’on a bien du mal de toute façon à définir aujourd’hui − sont secondaires.

Prenons un exemple que j’aime bien. Si vous considérez des tableaux, dans une cathédrale ou dans un château comme Versailles, les cultures visuelles prendront en compte l’ensemble des dispositifs qui se trouvent en amont de ces œuvres. Leur objectif sera de comprendre la production d’artefacts visuels, ici de tableaux, dans le cadre d’une économie et d’une politique globales du visuel.

Pourquoi Louis XIV, ses architectes et ses ministres ont-ils conçu, voulu et fait cela ? Dans quels buts ? Ils avaient évidemment d’autres objectifs qu’esthétiques ou décoratifs. Comment fonctionnait le pouvoir dans ce contexte théâtral ? C’est une manière différente de « voir les choses » et qui pourrait donner lieu à des comparaisons entre cultures.

Est-ce le modèle américain des visual studies qu’on essaie de rejoindre ?

Non. Les Visual studies aux Etats-Unis sont très orientées vers les images contemporaines et, surtout, elles ont été excessivement influencées par un courant philosophique appelé la French Theory. Les sciences et cultures du visuel sont différentes. Les dimensions sociale, historique et anthropologique y sont essentielles. Les tatouages dans les civilisations primitives, par exemple, relèvent des cultures visuelles. L’architecture, votre apparence physique, la mode, les emblèmes en relèvent également. Il convient donc de tenter de comprendre les dispositifs complexes qui se trouvent derrière toutes ces manifestations. Autres exemples, la différenciation sexuelle entre hommes et femmes dans telle ou telle société, les rapports de pouvoir et de domination (dans toutes les sociétés et à toutes les époques). On peut aussi parler des « Media studies », des images d’aujourd’hui, des nouveaux supports, etc. Nous serions sans doute plus proches de la version allemande de l’étude des cultures visuelles, la Bildwissenschaft, dont est spécialiste Mathias Blanc, lauréat d’une ANR post doc,VISUALL, qui travaille avec nous.

Les études visuelles sont-elles émergentes en France ?

Il existe évidemment des laboratoires spécialisés en psychologie cognitive, en histoire de l’art, en informatique et en STIC, etc. Mais il n’existe aucun centre pluridisciplinaire comparable au nôtre. A fortiori si l’on n’oublie pas de mentionner les équipements remarquables dont nous disposons. En avril-mai prochain sera par exemple installé à Tourcoing un équipement, le « tore », qui sera unique en Europe. Il permettra la projection visuelle de contenus virtuels dans un espace stéréoscopique 3D de haute résolution, unique en Europe. Un écran à double courbure autorisera l’affichage par rétroprojection de données visuelles numériques dans un format inédit, totalement immersif et interactif. Les capteurs de mesure permettront en parallèle l’analyse des explorations visuelles et des comportements gestuels des utilisateurs.

Pourquoi croiser les disciplines ?

L’interdisciplinarité s’impose d’elle-même quand on travaille sur des équipements très sophistiqués comme ceux dont on dispose grâce à l’Equipex. En effet, on a besoin de techniciens et d’ingénieurs pour les faire fonctionner. Un seul exemple : pour la reconstitution du Pont de Notre Dame tel qu’il était au XVIIIe siècle il a fallu que Sophie Raux réunisse des chercheurs, des ingénieurs, des graphistes, des informaticiens, mais aussi des gens qui se chargent de la valorisation, de la médiation scientifique… Pour un projet quel qu’il soit, il faut plusieurs spécialistes. L’historien de l’art ne peut suffire. C’est de l’interdisciplinarité sur le terrain.

Mais il faut aussi réfléchir aux problèmes théoriques que pose cette interdisciplinarité. Il y a beaucoup de questions que les disciplines traditionnelles ne se posent pas, qu’elles ne peuvent pas se poser. Les disciplines sont comme des îles et entre elles, parfois, s’ouvrent de grands espaces. C’est à ces derniers que se consacre l’interdisciplinarité théorique.

Dès le départ, nous avons convenu que travailler de manière originale sur les cultures visuelles n’avait de sens que si l’on pouvait le faire dans une perspective inter- et pluridisciplinaire. Le réseau qui a précédé le programme Sciences et culture du visuel réunissait déjà des psychologues, des chercheurs en information-communication, des historiens de l’art, des historiens, mais aussi des informaticiens, tous issus d’institutions diverses.

De même, nous avons souhaité qu’un des axes de recherche du projet soit transversal aux trois autres (« Enjeux théoriques et épistémologiques »). Au printemps dernier, j’ai par exemple réuni les lauréats de nos appels à projet pour les convier à une journée d’études qui avait pour thème : « Comment penser l’image ? Et comment pensons-nous les images ? ». J’avais choisi des questions pour lesquelles les réponses disciplinaires traditionnelles ne sont pas évidentes. Notre objectif principal est toujours le même, constituer et organiser un champ de recherches nouveau.

Pour en savoir plus, visionnez la présentation vidéo de l’axe transversal:

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=RoOrxj3d6z8&w=560&h=315]

Le projet Sciences et cultures du visuel se décline selon 4 axes

  • Construction culturelle et sociale du visuel (responsable Sophie Raux, Lille 3)
  • Perception, cognition, communication (responsable Yann Coello, Lille 3)
  • Sciences et technologies de l’art et des médias (responsable Laurent Grisoni, Lille 1)
  • Enjeux théoriques et épistémologiques (responsable Daniel Dubuisson, CNRS)
Avant Sciences et culture du visuel, un réseau transdisciplinaire
La conception de ce réseau, le RTP Visual Studies, revient à deux membres du laboratoire IRHiS  (UMR 8529 rattachée à lINSHS du CNRS et à l’Université Lille 3), Daniel Dubuisson et Sophie Raux. De 2007 à 2010, Sophie Raux avait en outre développé une collaboration étroite avec le département « Art, Art History and Visual Studies » de Duke University par le biais du programme d’échanges intitulé International Graduate Program in Art Markets and Visual Studies soutenu par le Partner University Fund de la Fondation FACE et par la Région Nord-Pas-de-Calais. Ce partenariat a permis d’engager une réflexion sur la notion de Visual Studies, notamment à l’occasion d’un premier symposium international, les 22 et 23 juin 2009, réunissant à Lille professionnels et chercheurs français, américains (Duke University ; programme Visual Studies Initiative) et allemands (Jacobs University, Bremen; programme Visual Communication and Expertise).