Une exposition de cartes de vœux originales met en lumière les livres et manuscrits des collections de la BU. Du 6 au 9 janvier 2015.


Chaque année et depuis près de 20 ans, la carte de vœux du service commun de la documentation de Lille 3 est un secret bien gardé. La tradition veut que ce soit le conservateur responsable de la réserve patrimoniale qui y travaille avec la direction du SCD dans la plus grande discrétion. Chaque année, la carte valorise un ouvrage ancien, rare et précieux issu des collections de la BU, de la réserve ou du fonds général. Même rituel à la fin de chaque année : il faut penser à la carte de vœux… ». Il s’agit de sélectionner l’ouvrage qui donnera le ton et que l’on soumettra au travail de composition et d’impression. Elégante, graphique et délicate, on dit que la carte de vœux est attendue à l’université et dans certains SCD. Envoyée en grand nombre aux bibliothèques et aux partenaires, elle veut être l’image d’un service à la fois attaché aux collections patrimoniales qu’il conserve et aussi soucieux d’une valorisation de qualité.

Dominique Tourte : « un très beau rituel »

Depuis près de vingt ans, il m’est donné à vivre un très beau rituel. Vers la mi-novembre, il commence par un mail à la formule invariable : « Bonjour Monsieur Tourte, comme tous les ans, il nous faut penser à notre carte de vœux ; vous plairait-il encore de concevoir celle-ci ? » À quoi je réponds tout aussi invariablement : « Évidemment et avec plaisir, merci beaucoup ! Faites-moi une proposition de date pour un rendez-vous. » La proposition, alors, ne tarde pas à m’arriver, et l’impatience de grandir à l’idée de découvrir quelque nouveau trésor du fonds patrimonial de la réserve commune des universités de Lille 1, Lille 2 et Lille 3.

À bien y réfléchir ces trois échanges de mails sont comme les trois coups au théâtre : ils instaurent le temps et l’espace d’une cérémonie chaque année renouvelée. Cette année 2014, le premier acte de celle-ci devait se dérouler un 19 novembre à 16h30.

ACTE I

À l’heure dite, je retrouve avec le même plaisir annuel, Isabelle Weestel et Cécile Martini dans le bureau de direction. Je crois sentir à cet instant chez elles une fébrilité pareille à la mienne. Un livre est là et nous attend, disposé sur le grand bureau autour duquel déjà Monsieur Chadourne, mon premier commanditaire, m’invitait à créer ma toute première carte de vœux pour la bibliothèque. Un livre est là… que dis-je : LE LIVRE ! Sans doute en tout cas l’un de ceux qui ont le plus profondément marqué l’histoire des idées : De humani corporis fabrica d’André Vésale, dans sa seconde édition, certes, celle de 1555, mais quelle beauté !

Je ne suis pas bibliophile au sens communément admis, ni spécialiste, encore moins collectionneur, mais simplement amoureux des réalisations du génie humain. Et dans mon cas, comment ne pas être submergé d’émotion face à la présence tangible, palpable, de cet objet. Grâce à la délicatesse et à l’attention de mes deux guides, il m’est permis alors de tourner les pages de ce monument de la culture européenne. Quel chef-d’œuvre de typographie, d’impression. La régularité du caractère, un Garamond me semble-t-il, force mon admiration. Nous parlons peu en vérité, tellement le livre s’impose.

Les minutes défilent dans un temps suspendu. Et s’il fallait redire combien le livre imprimé est d’abord partage de désir, nul instant ne pourrait le dire mieux. Désir d’abord d’André Vésale de porter à la connaissance du plus grand nombre le fruit de ses découvertes, désir de deux conservatrices de mettre à l’honneur une pièce de première importance de leurs collections, désir, enfin, d’un passionné de la chose imprimée de mesurer ce qui fait la beauté de ce De humani corporis fabrica.

Vient le moment où l’objet doit être refermé, où chacun doit retourner à son travail ; je reprends alors le chemin de mon atelier, joyeux de ce privilège accordé et occupé déjà à imaginer cette nouvelle carte de vœux.

ACTE II

La beauté, l’importance du livre choisi, nous fait convenir d’une mise en forme assez simple. Il s’agira d’abord de valoriser une pièce majeure des collections en prenant prétexte de l’année Vésale, qui vit le jour, dit-on, dans la nuit du 31 décembre 1514 au 1er janvier 1515. Moi et mon équipe choisissons deux images parmi les plus fameuses du livre : une figure d’écorché et le squelette méditant, l’image la plus connue sans doute de l’ouvrage. Une dizaine de jours plus tard, un nouveau rendez-vous me ramène auprès de mes commanditaires. Je viens présenter les deux projets. La même fébrilité règne dans le bureau clos, mais inversée pourrait-on dire. C’est aujourd’hui à moi de montrer. Le choix des couleurs, le choix de l’image, la disposition typographique, autant d‘éléments à questionner, à interroger. La confiance et l‘écoute mutuelle qui caractérisent nos séances de travail nous aident à vite décider. Ce sera le squelette pensant… mais que va-t-on en penser, justement ? Et bien, il semble que l’on puisse assumer ! Après tout, les figures de la vanité ne font elles pas leur grand retour dans l’imaginaire contemporain ?

ACTE III

Fin décembre, un imprimeur lillois, lointain descendant de Johannes Oporinus, imprimeur bâlois de cette édition de 1555, mettra sous presses cette nouvelle carte de vœux. Ses machines sont sans commune mesure avec celles de ce dernier : plus rapides, plus sophistiquées… mais il me plaît de penser qu’avec elles un métier perdure, dont la noblesse reste inchangée pour celui qui en a la conscience. Début janvier, cartes et enveloppes seront livrées puis envoyées à leurs destinataires. Et beaucoup prendront à nouveau la mesure de la richesse de nos collections régionales.

Fin de la cérémonie !

ÉPILOGUE

Depuis près de vingt ans, j’en ai vu et feuilleté des beaux livres. Tous m’ont enrichi, m’ont aidé à progresser dans la connaissance de l’art de la typographie et de la maquette, tous ont fortifié mon goût pour mon métier. En 2013, à Saint Omer, je tournais les pages de la Bible à 42 lignes de Gutenberg (1454), en 2014 celles du De humani corporis fabrica d’André Vésale (1555) ; au rayon livre de mon théâtre de mémoire, je rêverais de leur associer un troisième ouvrage : De revolutionibus orbium cœlestium de Nicolas Copernic (1543). Il ne se trouve pas dans les réserves communes des universités. Cela n’est rien, car en attendant cette rencontre, ailleurs, plus tard, les trésors de ces réserves continueront à m’émerveiller et, pour emprunter à Montaigne, demeureront parmi les « meilleurs munitions que j’aye trouvé à cet humain voyage » ; me faisant, rempli par avance de gratitude, rêver à un prochain message : « Bonjour Monsieur Tourte, comme tous les ans, il nous faut penser à notre carte de vœux… ».

Dominique Tourte, graphiste et fondateur des éditions Invenit
L'exposition
En ce début d’année, le SCD a souhaité présenter un parcours chronologique de 1994 à 2014, mettant en regard la carte et l’ouvrage qui l’a inspirée. Certaines cartes ont plus particulièrement marqué les esprits et s’appuient sur des exemplaires remarquables. C’est le cas du « chat de Gesner » en 2003, du Pontifical de Noyon, manuscrit du 16e siècle présenté ici par une reproduction, qui a donné lieu à la réalisation de deux cartes en 1997 et 2010 ou encore des songes drolatiques de Pantagruel en 2002.

Cette courte rétrospective permet d’admirer quelques exemplaires remarquables des collections de la bibliothèque universitaire.

  • Conrad Gesner (1516 – 1565), Historiæ animalium Lib. I. de quadrupedibus uiuiparis…, Tiguri, apud Christ. Froschouerum, 1551. Cote 342
  • Saint Jérôme (345? – 420), Epistolarum Sancti Hieronymi pars tertia, Basilae, Nicolaus Kesler, 1497. Donation Agache-Desmedt. Cote I-126
  • André Alciat (1492 – 1550), Notitia dignitatum, Basilae, Froben, 1552. Donation Agache-Desmedt. Cote A-1039
  • Abraham a Sancta Clara (Augustin ; 1644 – 1709), Centifolium stultorum oder hundert ausbündige narren in einer neu aufgewärmten Alapatrit-Pastetten, s.l., suite de 100 curieuses gravures sur cuivre. Donation Agache-Desmedt. Cote A-1837
  • Guy Pape ( 15.. – 1575), Consilia singularia et quarum materia quottidie in practica in omnibus curiis tam ecclesiasticis quam secularibus versat, Lugduni, 1515. Donation Agache-Desmedt. Cote A-2482
  • Jean Goedart (1620 – 1668), Métamorphoses naturelles ou histoire des insectes, observée trés exactement suivant leur nature et leurs propriétés, Amsterdam, P. Mortier, 1700. Cote 82.113
  • George Montard Woodward (1760 – 1809), An essay on the art of ingeniously Tormenting. A new edition…, London, Tegg, 1809. Cote 88.701 (seul exemplaire localisé dans le Sudoc)
  • François Rabelais (1494?-1553), Les songes drolatiques de Pantagruel, Paris, chez Dalibon, 1823. Cote 61.221-1
    Il s’agit sans doute de fantasmagories dessinées par le couturier François Desprez.
  • George Saintsbury (1845 – 1933), Seventeenth century lyrics, London : Rivingtons, [1903]. Cote 72.916

La carte choisie pour 2015

Pour vous présenter ses vœux, le SCD a choisi en 2015 de célébrer le 500e anniversaire de la naissance de l’anatomiste bruxellois André Vésale, né, dit-on, dans la nuit du 31 décembre 1514 au 1er janvier 1515. Le squelette pensant ici représenté fait partie des trois planches emblématiques de la Fabrica de Vésale qui, en plus de poser les bases de l’anatomie moderne, reste sans doute l’un des plus beaux ouvrages scientifiques jamais conçus, un trésor de bibliophilie, publié pour la première fois en 1543. La réserve patrimoniale conserve la 2e édition datée de 1555. Probablement dessinée par l’élève du Titien Jean Calcar, avec le concours de Vésale lui-même, la scène reprend le thème de la mélancolie, chère aux hommes du temps.

  • André Vésale (1514 – 1564), De Humani corporis fabrica libri septem, Basilae, per Joannem Oporinum, 1555. Cote 177

Exposition réalisée par Laetitia Bossart et Cécile Martini, avec le concours de Jean-Marc Wallaert.

Bonne et heureuse année 2015 !