L’humour et les gestes : tels sont les thèmes de recherche d’Angela Bartolo, chercheuse en neuropsychologie qui vient d’être nommée à l’Institut universitaire de France.

Ses collègues sont taquins. Pour indiquer la direction de son bureau, ils ont accroché un papier avec écrit « IUF ». Un jury international vient en effet de nommer Angela Bartolo, maître de conférences à l’université Lille 3, à l’Institut universitaire de France (IUF). Ce qui va lui permettre de bénéficier pendant cinq ans d’une décharge d’enseignement et et de crédits de recherche spécifiques. Une forme de reconnaissance sur laquelle elle ne s’appesantira pas. Volubilité transalpine aidant, le reste de l’entretien sera mené tambour battant.

C’est à Padoue, près de Venise, qu’elle fait ses études. Un stage de six mois en Écosse, à l’université d’Aberdeen, lui permet d’y nouer des contacts. De 1999 à 2002, elle y prépare sa thèse sur un sujet qui va orienter une grande partie de ses recherches actuelles. C’est la difficulté à exécuter certains gestes − ceux que l’on fait intentionnellement. Ce phénomène, l’apraxie gestuelle est souvent observé chez les patients victimes de lésions cérébrales, suite à un AVC par exemple. Ces difficultés ne s’expliquent pas simplement, et c’est là tout l’enjeu de ces recherches.

L’objectif est alors de tester la validité d’un modèle, proposé en 2000 par son directeur de thèse et d’autres chercheurs. L’idée est que pour réaliser un geste, le cerveau exécute une série de traitements successifs. Si une raison extérieure (par exemple une lésion cérébrale) fait qu’il manque une de ces étapes, alors le patient ne peut l’exécuter. En résultent tout un ensemble de symptômes différents selon que telle ou telle étape du traitement est touchée (savoir imiter un geste qu’on voit mais ne pas parvenir à l’exécuter quand quelqu’un nous le demande oralement, etc.)

Dessin utilisé dans les expériences d'Angela Bartolo.

Dessin utilisé dans les expériences d’Angela Bartolo. Ici, il s’agit de tester si le patient pense spontanément à un salut militaire. Il est en effet pas toujours facile d’expliquer oralement à un patient atteint d’AVC qu’il doit exécuter tel ou tel geste. Pour éviter de le faire, les chercheurs décident d’employer des dessins. Ils ont fait appel à un auteur de bande dessinée italienne, Claudio Villa, qui a accepté de les réaliser.

Un modèle qu’elle ne va avoir de cesse de raffiner, à mesure que des contre-exemples surgissent. C’est le cas par exemple d’une patiente qui parvenait tout à fait correctement à analyser les gestes et les stimuli visuels, mais n’arrivait pas à exécuter les « pantomimes ». Rien à voir avec la danse sans paroles dont raffolaient les Romains : la pantomime, pour les neuropsychologues, c’est faire le geste d’utilisation d’un objet, sans celui-ci : par exemple, écrire sans stylo, découper quelque chose sans ciseaux, etc. Attention, il ne s’agit pas de symboliser l’action, (faire un V avec les doigts pour montrer qu’on découpe), mais réellement de reproduire le geste que l’on fait lorsqu’on découpe quelque chose.

En analysant le cas de cette patiente, Angela Bartolo comprend que si elle est incapable de reproduire les pantomimes, c’est que celles-ci sont un cas à part : elles font appel à une mémoire spécifique, la mémoire de travail. Il s’agit une sorte d’espace de travail à court-terme où sont stockées et manipulées les informations récentes.

Mais cette découverte l’emmène encore plus loin. Car cela range la pantomime dans la catégorie des tâches difficiles, a priori plus complexe que faire signe pour arrêter un bus, demander à quelqu’un de venir, etc. Quelqu’un qui ne parvient à faire ces gestes simples, devrait être bien incapable d’exécuter des pantomimes.

Sauf qu’Angela Bartolo et ses collègues tombent à nouveau sur un contre-exemple. C’est un enfant autiste, atteint du syndrome d’Asperger, au QI élevé. Il exécute avec aisance toutes les pantomimes qu’on lui demande de faire. Impossible en revanche, d’arrêter un bus ou de faire signe à quelqu’un de venir. Le modèle se complique… et ça n’est pas fini.

Car lorsque nous exécutons un geste qui implique un objet, nous mobilisons des connaissances sur ce dernier, qui sont de divers ordres. Par exemple, pour un marteau, il y a sa fonction (taper), ses propriétés (peut faire mal aux doigts), les objets avec lesquels il est associé (les clous). Nous avons même des connaissances sur les usages détournés que nous pouvons faire d’un objet (une poêle peut servir de raquette de tennis, etc.)

Toutes ces nuances pourraient a priori être intégrées au modèle. « Certains auteurs estiment que c’est la connaissance de la fonction de l’objet qui détermine l’action, d’autres que c’est plutôt l’inverse, et d’autres encore que les deux sont possibles, explique-t-elle. Mais la littérature scientifique est pleine de contre-exemples à telle ou telle de ces hypothèses. » D’où la volonté d’essayer de démêler tout cela, ce qu’elle va pouvoir faire pleinement grâce à l’IUF.

Elle se demande donc actuellement si les scientifiques ont raison de considérer l’apraxie gestuelle indépendamment des autres pathologies. « En principe, on écarte tous les cas où le patient souffre d’autre chose. Mais est-ce que nous ne nous sommes pas trompés depuis le début ? Bref, est-ce que j’arrête de travailler ? » s’amuse-t-elle. Elle élabore actuellement de nouveaux tests, plus sophistiqués, pour creuser cette question. « Mais le but n’est pas d’échafauder un modèle de plus en plus complexe : s’il faut des tests interminables pour diagnostiquer un patient, nos recherches n’auront pas servi à grand-chose. »

Entre temps, elle est partie en 2003 au Canada, à l’université York de Toronto, pour un post-doc, est revenue en Italie à Modène pour un autre entre 2006 et 2008, pour finir par un dernier à Lille 3 dans le laboratoire qui ne s’appelait pas encore Scalab, mais Ureca. En 2008, elle passe les concours de maître de conférences. Elle est reçue à Paris et à Lille… et choisit Lille ! « Je crois que dès qu’on se trouve bien dans un endroit, il vaut mieux y rester, sourit-elle. Et Paris est tout près quand on en a besoin. »

Pourquoi rit-on ?

Dans les années 1970, un professeur de l’université de Iowa, Jeffrey Suls, avait proposé la théorie suivante. Pour que quelqu’un rie quand on lui raconte une histoire drôle, il faut deux ingrédients. La première est que l’auditeur détecte qu’il y a quelque chose d’incongru, lorsqu’il entend la chute : l’histoire ne finit pas comme il le prédisait. La seconde est qu’il faut qu’il résolve cette incongruité, c’est-à-dire que son cerveau parvienne à formuler une nouvelle interprétation de l’histoire. C’est le fait de trouver cette solution qui lui permet de générer cette émotion positive qu’est le rire.

Mais le test de cette hypothèse n’avait pas vraiment réussi jusqu’alors. Certaines observations semblaient indiquer que c’était l’hémisphère droit du cerveau qui était impliqué. D’autres expériences d’imagerie concluaient que c’était plutôt le gauche. Mais les chercheurs qui les avaient réalisées s’étaient restreints aux plaisanteries impliquant des mots. « C’est pourquoi j’ai proposé de faire les expériences sur des dessins sans paroles. » Les résultats montrent alors que lorsque quelqu’un trouve une histoire drôle, les deux hémisphères sont impliqués. En outre, les zones activées sont les mêmes que lorsqu’on imagine quelles sont les intentions de quelqu’un. « C’est la première fois que le lien entre les deux a été établi. » Ce qui a affiné un peu la théorie de Jeffrey Suls sur les histoires drôles: : l’incongruité survient parce que l’auditeur a attribué des intentions au personnage, et qu’elles se trouvent démenties par la chute.

  • Prochainement, Angela Bartolo et ses collègues vont explorer le lien entre les gestes et les intentions. Par exemple, quand le patient regarde l’image ci-dessus (dessin de C. Villa) et se demande le geste que va faire le soldat (salut militaire ou un autre), il lui prête une intention, en fonction de la situation sociale qui lui est présentée. C’est ce que les chercheurs vont analyser.