Un livre papier prolongé d’une application numérique immerge les 10-12 ans dans la vie d’un imprimeur du XVe siècle. C’est le fruit d’une collaboration entre des chercheurs de Lille 3, un éditeur et une entreprise.

Depuis quelques années, plusieurs bibliothèques du Nord-Pas de Calais ont entrepris un important projet de catalogage des incunables. Il s’agit des tout premiers livres imprimés, qui datent du XVe siècle. Le centre régional des lettres et du livre s’est alors demandé de quelle manière il pourrait mettre en valeur ce riche patrimoine. Il lance donc un appel à projets, et sélectionne celui d’Invenit. Cet éditeur situé à la Plaine Images à Tourcoing, est spécialisé dans les beaux-livres, les catalogues d’exposition et la littérature.

L’idée de l’équipe est de faire un livre qui mette de jeunes lecteurs dans la peau d’un apprenti-imprimeur de l’époque. Elle demande à une jeune romancière, Carole Fives, d’écrire le texte. Mais elle décide également de doubler le livre d’une application sur tablette pour mieux faire appréhender au lecteur les gestes de l’imprimeur, par des activités-jeux. Ils s’adressent pour cela à leurs voisins de la Plaine Images, Idées-3Com, une société spécialisée dans le développement d’applications numériques. Cette dernière produit en particulier des applications de réalité augmentée. Ce système permet de visualiser des images de synthèse au sein de prises de vues réelles (telles qu’affichées par exemple par la petite caméra d’une tablette), comme s’ils en faisaient partie.

C’est ce procédé qu’utilise le livre. Lorsque l’enfant filme la page où est dessiné l’atelier de l’imprimeur, celui-ci apparaît en trois dimensions sur l’écran de la tablette. C’est par ce biais que le lecteur accède, tout au long du livre, aux activités-jeux. L’imprimeur laisse en effet régulièrement des lettres à son apprenti, lui confiant certaines tâches : ranger des caractères dans la bonne police, composer le titre du livre comme on le faisait à l’époque, avec les caractères disposés à l’envers, fabriquer l’encre grasse utilisée au XVe siècle, encrer les caractères pour pouvoir imprimer la page… Après chacune de ces activités-jeux, des questions sont posées.

Les incunables des universités lilloises

Incunable conservé à Lille 3.<br /> Recueil de lettres de Saint Jérôme, <em>DE HOMINE PERFECTO</em><br />Bâle : Nicolas Kesler, 1497.<br />Réserve commune des universités Lille 1, Lille 2, Lille 3

Incunable conservé à Lille 3. (détail − cliquez pour voir toute la page)
Recueil de lettres de Saint Jérôme, DE HOMINE PERFECTO
Bâle : Nicolas Kesler, 1497.
Réserve commune des universités Lille 1, Lille 2, Lille 3

Le livre reproduit aussi plusieurs pages d’incunables du Nord-Pas de Calais. Certains, provenant des universités lilloises, sont conservés à Lille 3. « Le fonds comprend environ une soixantaine d’incunables » indique Cécile Martini, directeur adjoint du service commun de la documentation (SCD). Le livre reproduit par exemple la page de l’un d’eux, un magnifique Recueil de lettres de saint Jérôme de 1497 dont les fines gravures sont aquarellées à la main. Un fonds ancien que le directeur des éditions Invenit, Dominique Tourte fréquente régulièrement : selon un rituel désormais bien établi, il vient y choisir chaque année l’image qui ornera la carte de vœux du SCD.

Un livre, mais aussi des recherches

L’université est également impliquée dans le projet à travers les recherches menées par Florence Rio, maître de conférences à Lille 3 (voir encadré). Celle-ci s’est penchée sur les réactions des collégiens face à cet objet un peu inhabituel qu’est le livre augmenté. Les analyses sont en cours, mais quelques éléments se détachent d’ores et déjà.

Les réactions des collégiens

Les enfants sont conquis par l’originalité de l’objet, mais sont un peu désarçonnés par ce format encore inhabituel. « Ils disent « C’est génial » mais ne savent pas vraiment comment s’en servir », explique Florence Rio. Les chercheurs n’indiquent pas aux enfants la marche à suivre pour commencer. Pour le savoir, il faut lire la première page du livre papier, qui en explique le principe. La différence entre lecteurs et non-lecteurs (ceux qui ne lisent que quand ils sont obligés / chez qui on n’accorde en général pas beaucoup d’importance aux livres) se fait alors très nette. Les premiers ouvrent le livre et font les activités comme indiqué. Les autres se précipitent sur la tablette. « Ce type de dispositif, à lui seul, ne peut pas les inciter à se mettre à la lecture. » constate Florence Rio.

Affiner l’application

Les retours des collégiens ont permis également d’améliorer l’application. Une majorité d’entre eux, par exemple, ne lisaient pas du tout les consignes expliquant les activités-jeux. « Nous avons décidé de les remplacer par des vidéos d’une dizaine de secondes sur l’application » indique Laura Olber, qui travaille sur le projet aux éditions Invenit. Lorsque les enfants devaient déplacer les lettres pour les ranger dans la bonne case (la « casse » dans l’argot de l’imprimerie), la manipulation à effectuer était trop précise, et ratait fréquemment. Les concepteurs ont donc remplacé ce casier par le dessin d’un bac, plus grand. Par ailleurs, pour une activité où le lecteur doit décorer une lettrine, les boutons de zoom se sont révélés rapidement inutiles : « tous les enfants faisaient spontanément le geste d’écarter les doigts sur l’écran tactile de la tablette pour agrandir. » explique Laura Olber.

Sortie prévue à l’automne, (sur Ipad dans un premier temps).

L’enquête

Environ 120 collégiens ont répondu à un questionnaire sur ce qu’ils avaient ressenti face au livre augmenté. L’équipe a revu une vingtaine d’entre eux lors d’entretiens. L’une des difficultés est l’influence importante de l’environnement scolaire. Parfois très laconiques, les collégiens cherchent souvent à donner la réponse qu’on attend d’eux plutôt que leur avis sincère. « La proportion de collégiens interrogés qui déclarent lire régulièrement est largement au-dessus de la moyenne nationale… Il est probable qu’ils aient un peu surévalué leurs pratiques ! » explique Florence Rio. De la même façon, quand la chercheuse leur demande s’ils auraient préféré un livre purement numérique, uniquement sur tablette, la plupart répètent un discours appris, valorisant le livre papier. Mais leur comportement dément souvent ces belles paroles.

La collaboration avec Invenit s’est nouée notamment parce que Florence Rio est directrice des études d’une formation au métiers du livre de Lille 3. Y enseignent en effet plusieurs professionnels, dont Dominique Tourte. Spécialiste des médias pour la jeunesse et en particulier des dispositifs numériques de lecture, elle avait déjà travaillé sur un projet de livre augmenté qui n’avait finalement pas vu le jour. Elle avait alors collaboré avec Christophe Chaillou de Pictanovo, organisme à travers lequel le conseil régional (principalement) finance des projets liés à l’image et au film. C’est lui qui leur suggère de présenter un projet au fonds « Expériences interactives » 2013 de Pictanovo. Le jury retient leur projet qui comporte un volet de recherche, celui mené par Florence Rio. Les fonds permettent de co-financer un poste pour Laura Olber, qui travaillera à la fois avec Florence Rio et Dominique Tourte.

Florence Rio présente le projet dans la wikiradio du CNRS, à l’occasion du salon Innovative SHS à Paris les 16-17 juin 2015.

Une présentation vidéo :

Share on Facebook0Tweet about this on TwitterShare on Google+0Share on LinkedIn1