Une enseignante-chercheuse de l’université se plonge dans les traces de la Pologne dans le nord de la France.

Au lendemain de la première guerre mondiale, la France est exsangue et son industrie minière manque cruellement de bras. Le 3 septembre 1919, Paris signe un accord avec Varsovie pour accueillir des travailleurs polonais. La vague d’arrivées sera colossale, atteignant environ un demi-million de personnes, pour ne se tarir qu’au moment de la crise de 1929.

Un grand nombre des migrants ira là où se trouvent les mines, dans le Nord-Pas de Calais. Des quartiers et villages entiers sont alors quasi-exclusivement peuplés de Polonais, comme à Barlin ou Dourges, autour de Lens.

Détail de la bannière d'une association polonaise

Détail de la bannière d’une association polonaiseMaison de la Polonia @crédits: M. Salmon

Le séjour étant censé être temporaire, les communautés se mobilisent pour faire vivre la culture polonaise. Des scouts aux sociétés de femmes, chaque commune fait naître jusqu’à une dizaine d’associations, qui se dotent immédiatement d’un hymne, d’une devise et surtout d’une bannière. Lesquelles flottent fièrement au vent, par centaines, lors des fêtes religieuses.

« La revendication de l’identité chez ces exilés est très forte, rapporte Monika Salmon-Siama, enseignante en Études polonaises à l’université Lille 3. On le voit sur les bannières de la région, qui sont surchargées de symboles patriotiques par rapport à leurs équivalents en Pologne »

Depuis plusieurs années, celle-ci s’est lancée dans un grand projet : faire connaître les innombrables traces laissées dans toutes la région par cette culture très forte. Le centre régional des lettres et du livre (CRLL) du Nord-Pas de Calais vient de la choisir pour une résidence sur ce thème, qui commence mardi prochain, et s’achèvera le 15 janvier.

Arrivée de Pologne en Bretagne en 2002 par passion pour la légende arthurienne, elle bifurque en discutant avec un universitaire grenoblois. Elle fait sa thèse avec lui, sur les premiers cultes de saints slaves au Moyen Âge. Elle est en même temps traducteur-interprète pour des entreprises agricoles françaises. À la faveur de ses déplacements professionnels en Pologne, elle en profite pour faire un tour dans les archives et les bibliothèques et faire avancer ses recherches. En 2009, elle soutient sa thèse, puis elle devient attachée temporaire d’enseignement à l’université. Après deux ans d’allers-retours entre Lille et Bordeaux où elle habite alors, elle finit par s’établir dans la région.

Cartes de membre d'une association polonaise du Nord-Pas de Calais @ Archives des Etudes Polonaises, Université de Lille Sciences humaines et sociales

Cartes de membre d’une association polonaise du Nord-Pas de CalaisArchives des Études Polonaises, Lille 3

Aujourd’hui, le paysage de l’immigration polonaise y a bien changé. La chute du régime communiste en 1989 a fait disparaître une sorte « d’ennemi commun » qui soudait les immigrés polonais et leurs descendants restés dans le Nord. Les arrivés de la première heure sont morts. Ce sont leurs enfants et petits enfants, assez âgés, qui entretiennent la flamme. Lire leurs documents, regarder leurs objets, c’est un peu remonter dans le temps et se plonger soudainement dans une culture traditionnelle très vivace, qui a largement disparu dans la Pologne actuelle. « Quand je discute avec ces fils et filles d’immigrés, j’ai l’impression d’entendre mes grands-parents : ils semblent parler la belle langue surannée des années 1920. »

Certains d’entre eux suivent les cours de langues et civilisations polonaises à l’Université de Lille Sciences humaines et sociales en auditeurs libres. Leurs jeunes camarades sont souvent venus étudier la langue pour des raisons plus strictement professionnelles, projetant de travailler plus tard en liaison avec la Pologne. C’est notamment en voyant se mêler ces deux générations, que l’idée vient à Monika Salmon-Siama. Comment, en effet, sauvegarder cette mémoire ? Les archives sont dispersées, entre musées, archives communales et départementales, bibliothèques ou caves des particuliers. « Des familles nous amènent des caisses entières, de souvenirs, de photos, de films, et elles voudraient beaucoup qu’on en fasse quelque chose »

Il y a quelques mois, paraît une annonce pour une résidence au CRLL du Nord-Pas de Calais. Ouverte à un profil plutôt large (artiste, journaliste, etc.), il s’agit d’exploiter deux grands types de documents, qui constituent tous les deux une mine de renseignement inestimable sur cette période. L’un est un fonds photographique (voir encadré) et l’autre, est le journal des émigrés polonais du Nord-Pas de Calais, Narodowiec. Paru tous les jours pendant soixante-dix ans, il a été un temps le deuxième quotidien de la région derrière la Voix du Nord. Par curiosité pour le projet, et pour signaler que la collection quasi-complète du journal est présente à la bibliothèque d’études slaves et orientales sur le campus, Monika Salmon-Siama contacte le CRLL. Le centre la reçoit, puis, de fil en aiguille, c’est elle, qui ne postulait pourtant pas, qui est prise.

Monika Salmon-Siama

Monika Salmon-Siama

Elle va travailler avec des lycées, un réseau de bibliothèques et médiathèques, des moniteur-trices de polonais et une dizaine d’associations polonaises, dont plus d’une centaine existent encore dans le Nord-Pas de Calais. « Beaucoup des actions que je vais mener vont tourner autour de l’enfance. » explique-t-elle. Par exemple, elle voudrait demander aux enfants de migrants de raconter qu’était leur enfance dans ces cités minières, en leur demandant d’apporter un objet lié à celle-ci. « Il s’agit d’utiliser ces objets pour susciter leurs récits de vie, et les partager avec tous. » Ces objets viendraient remplir une valise (empruntant l’idée à un artiste, qui avait fabriqué des valises exposant les documents personnels d’immigrés de diverses origines). Mais ce n’est qu’une des innombrables idées envisagées par Monika Salmon-Siama, à l’enthousiasme communicatif. Pour montrer (enfin ?) que ces immigrés, eux-aussi, ont écrit l’histoire française du XXe siècle.

Les projets de la résidence de Monika Salmon-Siama : expositions, ateliers jeune public, adultes

Le programme définitif sera diffusé très prochainement sur le site du CRLL. Les premières manifestations commenceront début octobre.

Dans un grenier, un trésor photographique

Le fils d'un immigré polonais, photographié par Kasimir Zgorecki − @ crédits R. RYKALA, Archives privées

Le fils d’un immigré polonais, photographié par Kasimir Zgorecki
R. RYKALA, Archives privées

Au début des années 1990, un jeune photographe retape le grenier de la maison des grands-parents de sa femme. Il tombe sur plus de trois milles plaques de verre. Ce sont les clichés réalisés par le grand-père, lui-même photographe, Kasimir Zgorecki, qui a abondamment photographié les immigrés polonais de cette époque. Membre d’une troupe de théâtre, ses photos font souvent l’objet d’une soigneuse mise en scène. Les immigrés, endimanchés, souhaitent montrer au pays qu’ils ont réussi, même si ce n’est pas vrai. Pour communiquer ce récit, le photographe recadre, et nettoie les clichés, par exemple, d’inopportuns murs lézardés et défraîchis. Une autre série, perturbante pour un œil moderne, montre des enfants morts, sur un lit, qui semblent endormis : les familles les envoient à leurs proches restés au pays qui n’ont pas eu le temps de les connaître.