Poursuivant un projet de recherche original, à la frontière entre gestes et chant, une étudiante de l’université, Amélie Faivre, vient de recevoir le prix Bleustein-Blanchet pour la vocation.

Sa vie s’accélère. Une équipe de tournage est venue la filmer. Lundi dernier, elle était sur la scène du théâtre de Paris (9e arr.) pour recevoir le prix de la fondation Marcel Bleustein-Blanchet pour la vocation. Fondée en 1960 par l’ancien président de Publicis, l’organisme accorde à vingt lauréats chaque année une aide financière pendant un an, et une assistance tout au long de la vie, pour accomplir leur vocation.

On la trouve un peu gênée de cet excès d’honneur, ne souhaitant ni froisser ses enseignants, ni se singulariser aux yeux des étudiants qu’elle encadre (comme monitrice informatique). Et il y a l’emploi du temps un peu compliqué, entre un master plutôt exigeant et son travail de guide-interprète en langues des signes française au Palais des Beaux-Arts de Lille.

Fille unique de deux parents sourds, dyslexique, elle arrête ses études avant le bac. Mais quelque chose va la pousser à les reprendre. Depuis toute petite, elle s’amuse en effet à mettre de la langue des signes sur les musiques qu’elle écoute − « je passe constamment et naturellement d’un monde à l’autre. » Il s’agit en fait d’une discipline à part entière, encore peu connue. C’est le chant’signe.

En général, les sourds perçoivent la musique de deux façons. Il y a d’une part les vibrations acoustiques du son, qui résonnent rythmiquement, à travers les os, dans leur cage thoracique. Et il y a le chant’signe. Il s’agit d’une sorte d’interprétation de la musique en langue des signes. « Les gestes rendent compte du chant, de sa richesse polyphonique, de son rythme et de ses harmonies, explique-t-elle. C’est une voix incarnée dans le corps, qui s’écoute avec les yeux et s’exprime par les mains» Encore confidentielle en France, la discipline a été défendue par la comédienne Emmanuelle Laborit, sourde et directrice de l’International Visual Théâtre à Paris

La passion pour cette discipline pousse Amélie Faivre, quelques années plus tard, à prendre un nouveau départ. Elle décide de passer le diplôme d’accès aux études universitaires, et s’inscrit à l’Université de Lille Sciences humaines et sociales (alors Lille 3).

C’est alors qu’un petit événement la conforte définitivement dans sa nouvelle voie. À l’époque, elle fait une licence de lettres modernes, pour travailler sur la compréhension de la poésie afin de mieux la traduire en langues des signes française. Dans un coin de sa tête, elle caresse aussi l’idée d’engager des recherches universitaires sur le chant’signe, qu’elle pratique chez elle.

Amélie Faivre sur la scène du Colisée de Roubaix, le 31 octobre 2012.

Amélie Faivre sur la scène du Colisée de Roubaix, le 31 octobre 2012.

Sa mère insiste pour qu’elle envoie une vidéo à une célébrité de la pop britannique que la jeune fille apprécie, Mika. Ce qu’elle fait. À sa grande surprise, il lui répond et l’invite à l’accompagner sur scène, en chant’signe, lors d’un passage à Roubaix en 2012. Se retrouver ainsi face à un public est un déclic. À la fois sur le plan personnel, en donnant ses lettres de noblesse à cette forme artistique, mais aussi pour les recherches qu’elle projette. « J’ai pris conscience que mon sujet était intéressant et tout aussi légitime qu’un autre, raconte-t-elle, et qu’il fallait désormais l’approfondir. »

Problème : son sujet est à la frontière de plusieurs disciplines. « Je craignais, si je me lançais exclusivement dans la musicologie, par exemple, de trop m’éloigner de ce qui concernait les gestes et le mouvement » explique-t-elle. Alors, elle décide de parfaire ses connaissances dans plusieurs domaines, avant de se lancer. Elle passe une licence en arts plastiques, pour travailler sur l’expression esthétique du geste dans l’espace. Elle enchaîne avec une autre, en cinéma, pour étudier comment ceux-ci sont mis en mouvement et accompagnés par le son. En master, elle effectue son mémoire avec la musicologue Marie-Pierre Lassus, qui travaille notamment sur l’imaginaire sonore. Ce marathon universitaire est en train de s’achever par un ultime master, sur l’interculturalité, pour explorer cette frontière entre le monde des sourds et celui des entendants, dans laquelle son contexte familial l’a plongé.

Axé sur l’international, le master est important pour l’ouvrir à d’autres universités et contacts à l’étranger. Elle sait bien que la singularité de son sujet implique probablement d’aller à Paris pour consulter des documents sur la langue des signes, à Londres pour faire un stage dans un agence qui travaille à rendre accessible la musique (comment travailler l’acoustique d’une salle pour que les spectateurs sourds puissent à la fois ressentir les vibrations de la musique et assister à des représentations de chant’signe) ou encore à Bruxelles, où une amie qui anime un atelier d’enfants sourds pourrait lui permettre d’accomplir un volet pratique de ses futurs travaux (l’enseignement du chant’signe). Elle qui a déjà animé des séances de sensibilisation à la langue des signes française, rêverait aussi de créer un atelier de découverte de la LSF, ludique, qui soit un peu plus pérenne, pour les étudiants de licence, par exemple.

Et ce prix, alors ? Il est la conséquence, en quelque sorte, de la voie exigeante qu’elle a suivi. Car bon an mal an, elle a fini par passer le seuil fatidique des 28 ans, ce qui lui interdit désormais d’être boursière et la contraint de travailler à côté de ses études. Alors, entendant parler du prix pour les vocations, elle pose sa candidature. Et elle est acceptée. Reste désormais à convaincre un laboratoire de thèse de bien vouloir encadrer son doctorat.