Aider les détenus à reprendre leur vie en main, par la musique. C’est le principe du « Jeu d’orchestre » qui les mêle aux étudiants, chercheurs, travailleurs sociaux et citoyens.

La prison. La plupart des citoyens n’ont qu’une vision lointaine de ce qu’elle représente, basée sur un traitement médiatique sporadique et souvent misérabiliste. Une équipe de chercheurs s’est interrogée sur la possibilité de rapprocher les prisonniers et la société civile par le biais de la musique. L’idée est inspirée d’expériences menées avec succès au Venezuela depuis les années 1970.

Le but de cet orchestre participatif est de créer un milieu de vie dans ces lieux souvent hostiles et froids que sont les prisons. Faire participer, s’entre-aider, vivre et partager une expérience humaine et musicale forte, grâce la relation de confiance qui s’établit entre les participants. Enseignante-chercheuse à l’université, la responsable scientifique du projet, mené en partenariat avec l’association Hors Cadre, témoigne de cette expérience dans un livre collectif paru aux Presses universitaires du Septentrion.


Jeu_Orchestre_livre

Comment s’est faite la rencontre avec les détenus ?

Marie-Pierre Lassus : Elle s’est faite parce que nous avons quitté notre posture de chercheur. C’était vraiment très important. On voulait venir jouer avec les personnes et on n’attendait rien d’autre que ça. Observer, sentir ce qui se passe, sans autre but. Donc on n’avait pas du tout mis en place de questionnaire, pour ne pas fausser la relation, on ne s’est pas présenté comme des chercheurs, mais comme des musiciens. Il y avait même des non-musiciens, puisque la méthode permet à ceux qui ne savent pas jouer de jouer aussi.

Ce n’est qu’au bout d’une journée, au moment des pauses qu’on nous demandait « pourquoi vous faites ça ? ». Là on expliquait qu’on venait de l’université et qu’on faisait une recherche, sans trop insister là-dessus parce qu’on ne voulait pas qu’ils aient le sentiment qu’on les prenait pour des objets de recherche. On insistait sur le plaisir qu’on avait à venir jouer avec eux.

Comment se déroulaient les séances ?

On arrivait, on installait les instruments, on leur proposait de choisir leurs instruments, on jouait, on changeait tous d’instruments le plus souvent possible et on se retrouvait à côté d’autres personnes et quelquefois ne sachant pas jouer soi-même de l’instrument qu’on avait dans les mains. C’était une position d’égalité, et ça permettait d’avoir des interactions assez naturelles avec les personnes. J’avais pas mal lu sur ces questions et on sait bien que dans les prisons, il y a une volonté de la part des détenus de jouer un rôle, de ne pas être vraiment soi-même. On ne voulait pas se heurter à ces questions de rapports faux et d’apparence entre les gens. On n’a pas échappé pour autant à quelques confidences, des gens qui tenaient quand même à expliquer pourquoi ils étaient là. On ne voulait pas trop en tenir compte. Mais on n’a jamais rencontré de problème, jamais. Tout le monde voulait jouer, ça se passait vraiment bien, il y avait une bonne entente, un sens collectif.

Quelle était votre méthode d’analyse ?

Sur-place, on a adopté une méthode d’observation qui était à base de gestes, de regards, de sons. C’est une méthodologie qu’on a créée, on n’a pas voulu reprendre les méthodes des psychologues ou des sociologues. Il y a un petit aperçu du résultat dans le livre (des dessins qui dialoguent avec les textes, des images, etc.) L’expérience s’est déroulée dans plusieurs prisons, de 2012 à 2015. Les étudiants de l’université (de la licence au doctorat) ont participé dès le début à ce projet. Ceux qui voulaient venaient (cela reposait vraiment sur le bénévolat et on a formé des équipes comme ça au fur et à mesure).

Comment a évolué l’attitude des détenus au fil des séances ?

Au départ, on a observé chez eux beaucoup de tristesse, beaucoup d’inertie ou alors l’inverse, un côté surjoué. Puis le jeu a permis les relations et à travers lui s’est opérée la rencontre. C’était vraiment impressionnant de voir la transformation des personnes, de voir leur attitude déjà au bout d’une journée. Ils nous disaient que le simple fait de venir à leur rencontre et de leur serrer la main, de leur sourire, pour eux c’était extraordinaire et pour nous très gratifiant. C’est vrai qu’arriver avec ce collectif, c’était déjà montrer que la société civile était présente et qu’on ne les oubliait pas au dehors. Cet aspect était très important et impressionnait beaucoup quand on arrivait tous avec les instruments.

Le personnel pénitencier était-il présent ?

Oui. Ils avaient parfois envie jouer, mais ils n’en avaient pas le droit. Certains se sont révélés très enthousiastes, ils participaient à la joie de faire quelque chose, de découvrir, d’assister à quelque chose de beau, c’était assez touchant de voir ça. Et nous ce qu’on voulait aussi à travers ça, c’était changer le regard des surveillants par rapport aux détenus et ça a été assez probant. On a eu des témoignages de surveillants qui disaient ne pas comprendre que des personnes, qu’ils connaissaient comme des caïds, comme quelqu’un qui donne des ordres à tous, puissent nous aider à bouger les chaises, déplacer les tables. C’est un exemple parmi tant d’autres.

Vous avez pu évaluer l’impact du Jeu sur les détenus ?

À travers ce milieu où les personnes se reliaient, les changements de comportements avaient lieu, comme si une identité nouvelle naissait au sein de cette communauté musicale. On n’a pas pu vérifier ce changement sur du long terme, car nos interventions sur-place duraient au plus une semaine. Mais on se dit qu’en perpétuant ce type de milieu, on pourrait obtenir des résultats plus probants à long terme.

Par exemple, dans les prisons pour enfants, le psychologue et l’éducatrice ont joué avec nous. Et à chaque fois ils constataient, et ils n’étaient pas les seuls, que les enfants étaient beaucoup plus réceptifs, avaient une capacité à se concentrer beaucoup plus grande, et qu’ils avaient observé une attitude plus positive par rapport à l’enseignement, pendant et après notre départ de la prison. Et nous on pense que c’est vraiment un travail, même si on débute et qu’on ne sait pas jouer vraiment. C’est un travail sur soi, et sur le long terme, ça peut faire que les personnes soient plus disposées à apprendre des choses. Pour les personnes traumatisées par des vies difficiles, pas facile d’apprendre quoi que ce soit. Pour suivre une formation, il faut déjà avoir l’esprit un peu libre.

Pour en savoir plus sur M.-P. Lassus, Hors Cadre, l’origine du projet, le financement par la région…

  • Marie-Pierre Lassus est maître de conférences en musicologie à l’Université de Lille Sciences humaines et sociales, et habilitée à diriger des recherches (laboratoire CECILLE). Le titre de l’ouvrage est Le Jeu d’Orchestre, recherche-action en art dans les lieux de privation de liberté. Elle est intervenue dans l’émission Cultures monde sur France Culture du 14.02.2013 De Chorrillos à Guantánamo: derrière les barreaux (4/4) – Préparer la sortie et lors du colloque Le Jeu d’orchestre: Éthique et création en milieu carcéral en ligne sur la webTV.
  • La recherche a pu se mettre en place grâce à l’association Hors Cadre. C’est le principe du programme « Chercheurs citoyens », financé par le conseil régional, que d’associer laboratoires et associations à but non lucratif. Marie-Pierre Lassus travaillait déjà avec cette association dans le cadre d’un master de l’université sur les rapports entre arts et société. Marc Le Piouff, chargé de mission culture justice à Hors Cadre, intervenait dans ce master. Il avait organisé des visites de prisons, comme celle de Valenciennes, qui montraient notamment que les questions peuvent s’y poser différemment.
  • Au croisement de la musique et de la psychologie, le projet se fonde sur une méthodologie (« Esagramma ») conçue et mise en pratique par Licia Sbattella, professeure en psychologie clinique et principale chef d’orchestre du projet.

    Marie-Pierre Lassus a imaginé le dispositif et programme de recherche du Jeu d’orchestre suite à deux missions universitaires au Venezuela. Elle y a étudié de plus près le programme social et musical El Sistema, créé en 1975 par Jose-Antonio Abreu, pianiste et ancien ministre de la Culture vénézuélien. El Sistema, reconnu par l’UNICEF et l’UNESCO comme projet artistique et social en 1995, a formé des milliers de jeunes de toutes conditions à la musique et au vivre-ensemble pendant ses quarante années d’existence, dans un pays où ils sont majoritaires. Le projet s’est aujourd’hui étendu aux prisons, grâce à un programme fondé en 2003 par Lenín Mora Aragón, en partenariat avec le Ministère de l’Intérieur et de la Justice vénézuélien. L’Université de Lille Sciences humaine et sociales a décerné le titre de docteur honoris causa à Jose-Antonio Abreu lors de la clôture du programme chercheurs-Citoyens, en novembre 2014.

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