Pourquoi les anciens Grecs ont-ils produit tant de figurines en terre cuite ? À quoi servaient-elles ? Une exposition gratuite de l’université explore cet étonnant artisanat de masse, si important dans la vie des Anciens.

Ce sont de petites figurines en terre cuite, de quelques centimètres de long, représentant souvent des femmes. En fouillant les sites de la Grèce antique, les archéologues en ont retrouvé des quantités colossales. Rien que dans les sanctuaires de l’île de Thasos au nord de la mer Égée (ou encore à Durrës en Albanie), par exemple, ils en ont mis au jour plusieurs dizaines de milliers de fragments. Submergés par leur nombre, les clergés des sanctuaires antiques devaient parfois enterrer en masse les plus anciennes.

Cette abondance montre bien l’importance qu’avaient ces statuettes dans la vie quotidienne des anciens Grecs. Mais étrangement, malgré près de deux siècles de recherche, bien peu de chercheurs se sont réellement demandés pourquoi les Grecs fabriquaient ces statuettes, et quel sens elles avaient pour eux. Beaucoup se sont longtemps limités à dater et classer ces figurines par origine et par style.

Ces dernières décennies, toutefois, les approches se sont largement renouvelées. Cette évolution, on la doit notamment à une véritable école lilloise de la recherche sur ce sujet. C’est celle d’Arthur Muller, commissaire scientifique de l’exposition et de ses collègues, qui ont développé progressivement leurs propres méthodes d’examen, très rigoureuses, pour répondre à ces questions. Pour cela, ils ont travaillé sur des terres cuites de différentes provenances, notamment des sanctuaires des rives de la mer Égée en Grèce, en particulier, ainsi qu’en Albanie, largement reproduites sur les panneaux de l’exposition.

L'un des panneaux de l'exposition

L’un des panneaux de l’exposition

Mais que représentent ces figurines ? Les panneaux de l’exposition donnent les différentes hypothèses sur lesquelles débattent aujourd’hui les chercheurs. Est-ce que ce sont des divinités, ou de simples mortel-le-s ? Que symbolisent-elles ? Ont-elles la même fonction dans les sanctuaires et dans les tombes ? Un lexique et des fiches enrichissent le texte des panneaux, volontairement court. Des vitrines exposeront aussi des reproductions de terres cuites, ainsi qu’un imposant livre allemand sur le sujet (Les visiteurs pourront feuilleter certaines planches illustrées à l’aide d’une tablette.)

Qu’en faisaient les Grecs ?

Dans le cadre de cette exposition, deux reconstitutions grandeur nature vont illustrer les deux usages principaux que les anciens Grecs faisaient de ces figurines. Le premier était de les déposer dans des sanctuaires, à la manière des ex-votos ou des cierges déposés en remerciement par les fidèles des églises. En se basant sur une image représentée sur un vase grec (et en dialoguant avec les archéologues de l’université), les élèves d’un lycée de Tourcoing, Le Corbusier, ont fabriqué une fontaine de plus de deux mètres de haut, au bas de laquelle les anciens Grecs déposaient des offrandes. Ce lycée professionnel offre notamment des formations visant à réaliser des éléments de décor de grande taille pour le théâtre, les musées, les entreprises ou à l’occasion d’événements particuliers. Le lycée a déjà fabriqué un char d’assaut de la première guerre mondiale, exposé à l’université fin 2014 (voir une vidéo sur sa fabrication)

Outre les sanctuaires, l’autre grande utilisation de ces figurines était de les déposer dans des tombes, généralement d’enfants ou d’adolescents. Le lycée Le Corbusier a donc réalisé un sarcophage, inspiré des tombes du site d’Akanthos en Grèce. Les organisateurs vont y disposer des offrandes funéraires en terre cuite, typiques de l’époque : une figurine de jeune fille debout, et une autre de femme trônant, des petits vases pour les huiles et parfums, un bracelet-serpent, et des osselets. Le blog de la bibliothèque des sciences de l’Antiquité publiera prochainement un billet sur les reproductions réalisées par le lycée.

La fabrication en série

L’exposition évoque aussi comment les anciens Grecs fabriquaient en série ces figurines. Longtemps, les approches s’étaient concentrées essentiellement sur leurs qualités artistiques. Les savants d’alors identifiaient les maîtres, et leurs imitateurs, qui semblaient bien incapables de reproduire la délicatesse des figurines des premiers. En réalité, la reconstitution précise de leurs procédés, par exemple, permet de montrer comment le surmoulage répété des statuettes, finit par en affadir les traits et à en réduire la taille. En fait, loin d’être des piètres imitateurs, certains ateliers ne produisaient qu’une copie de copie de copie, bien loin de l’original.

Plus d’informations (cliquer sur « Afficher ») :

Repartir avec sa figurine

Les reproductions en série d’hier amènent à celles d’aujourd’hui. Grâce à un partenariat avec l’entreprise Adeo (Techshop de Leroy Merlin), une imprimante 3D sera présente pendant toute la durée de l’exposition. Chaque jour, elle reproduira une figurine en terre cuite grandeur nature (dans un matériau de couleur proche de la céramique) que les visiteurs pourront gagner par tirage au sort. Le partenariat avec l’enseigne de bricolage a également permis de restituer l’outil de travail des céramologues : le « tessonnier », un meuble en bois où sont rangés les fragments de terre cuite. Un photographe spécialisé a pris des clichés des tiroirs d’un de ceux présents dans l’île de Thasos. Leur contenu est ainsi reproduit dans le meuble exposé.

Les terres cuites dans l’art contemporain

Pour élargir facilement la gamme des modèles qu’ils fabriquaient en série, les artisans de l’Antiquité recouraient souvent à l’assemblage. Ils utilisaient par exemple la tête d’une divinité pour la mettre sur le corps d’une autre, créant ainsi un nouveau modèle à moindre frais. Avec l’affaiblissement des traits des figurines lors des moulages successifs, ces procédés conduisaient à une évolution des statuettes, que l’équipe lilloise a retracé par de sortes d’« arbres généalogiques ». Un artiste contemporain, Fabien Noirot, s’en est inspiré. Lors d’ateliers dans des hôpitaux parisiens, des patients ont réalisé des modelages en terre cuite à partir d’une sculpture de fleur en plâtre. Ensuite, l’artiste les a numérisés puis en a fusionné les fichiers informatiques. Avec une imprimante 3D, il a reproduit le résultat de cette fusion, qu’il a donné à modeler aux patients de nouveaux ateliers. Et ainsi de suite : il a obtenu de cette manière plusieurs générations de sculptures. Certaines seront représentées lors de l’exposition.

Des ateliers pour les classes

D’ores et déjà, près de 400 scolaires se sont inscrits aux ateliers et visites guidées organisés pendant la durée de l’exposition. Il s’agit pour l’essentiel de sixièmes, pour lesquels l’Antiquité est au programme. Les ateliers seront l’occasion pour eux, notamment, de modeler des figurines. Organisateur de l’exposition, le Learning Center a en effet pour ambition d’ouvrir l’université à tous les publics, et en particulier aux scolaires. Contacts : Christophe Hugot

Une exposition qui s’appuie sur les recherches les plus récentes

L’exposition prend appui sur la recherche conduite en équipe depuis trois décennies à l’université. Les commissaires scientifiques sont Arthur Muller (professeur d’archéologie grecque à l’Université de Lille Sciences humaines et sociales, membre senior de l’Institut universitaire de France), et Stéphanie Huysecom-Haxhi (chargée de recherche au CNRS.)

Arthur Muller, commissaire scientifique de l'exposition

Arthur Muller, commissaire scientifique de l’exposition

C’est le Learning Center de l’Université de Lille, Sciences Humaines et Sociales, qui présente et organise l’exposition, sous la houlette de Christophe Hugot qui en assure le commissariat général. L’événement se place dans le cadre du « Printemps grec », un ensemble de manifestations organisé à l’université en 2016.

L’exposition a reçu le soutien de l’Institut universitaire de France, des enseignants-chercheurs, chercheurs et personnels du Centre de recherche HALMA-UMR 8164 (CNRS, Université de Lille, MCC), des étudiants de l’Université, du Service commun de la documentation, des lycéens et professeurs du Lycée Le Corbusier (Tourcoing), de la Région Nord Pas de Calais – Picardie et du groupe ADEO.

Programme des événements : vernissage, conférences, ateliers…

1er mars à 18h00 − Vernissage de l’exposition (Bibliothèque universitaire centrale). En présence sonore de Henri Maquet, chanteur de terre et homme-orchestre du 3e millénaire.

8 mars, 18h-19h30 − Conférence illustrée « Un atelier de coroplathe fictif : l’atelier Gérôme (dernier quart du XIXe s.) » (Bibliothèque universitaire centrale, Espace vie étudiante) Par Arthur Muller (professeur d’archéologie – Université de Lille, Sciences humaines et sociales.)

10 mars, 12h30-13h30 − Conférence illustrée : « Faire chanter la terre : instruments en terre cuite depuis le Néolithique » (Bibliothèque universitaire centrale, Espace vie étudiante) Par Marie Picard (artiste auteur). Opération du Centre de formation des musiciens intervenants (CFMI) en partenariat avec le Learning center.

10 mars, 14h30-16h30 − Atelier étudiant/personnel « Fabriquer une idole-cloche ou un oiseau siffleur en terre cuite » (Bibliothèque universitaire centrale) Avec Marie Picard. Opération du CFMI de Lille – Atelier ALEx, en partenariat avec le Learning Center.

22 mars, 12h30 − Table-ronde « La reproductibilité, de l’Antiquité à demain : usages, enjeux et perspectives » (Bibliothèque universitaire centrale, Espace vie étudiante) Avec : Stéphane Calmès (dir. projet Campus de l’Habitat − Groupe Adeo), Kevin Watry (resp. BricoLab – Groupe Adeo), Fabien Noirot (artiste plasticien), Stéphanie Huysecom-Haxhi (CR CNRS), Arthur Muller(prof. d’archéologie − Univ. Lille).

Informations pratiques

Icône Printemps grec

Exposition « Les terres cuites grecques : Pour qui ? Pourquoi ? Comment ? ». Entrée libre et gratuite. Du 1er mars au 6 avril 2016. Horaires : Lundi au jeudi (8h30 à 20h), vendredi (8h30 à 19h), samedi (9h à 12h). Lieu : Bibliothèque universitaire centrale.