Co-fondée par une ancienne étudiante en danse de l’université, une nouvelle agence propose d’aider les institutions culturelles à repenser leur stratégie.

C’est une vaste salle, avec de grandes tables. Les trois fondateurs d’Entrée Public, une agence de communication spécialisée dans le domaine culturel, y sont installés depuis juillet dernier. Autour d’eux, des entrepreneurs en train de créer leur activité, membres comme eux d’une coopérative, qui leur permet d’être salariés de leur propre structure et leur offre un accompagnement administratif. « L’idée, c’est d’y rester deux ans maximum, explique l’un des fondateurs, Paul Florisse, avant de lancer notre propre structure »

Au départ, Hélène Martin suit des études de danse (elle est aujourd’hui diplômée d’un master, de l’Université de Lille Sciences humaines et sociales). En février 2014, elle effectue un stage au théâtre de la Rose des vents (scène nationale). L’institution a plusieurs chantiers en cours, dont celui de bâtir sa présence sur les réseaux sociaux. Hélène Martin propose une stratégie, que la Rose des vents lui offre de mettre en œuvre à travers un service civique. C’est là qu’elle rencontre Justine Trichot, arrivée un peu après, et titulaire d’un master d’art de l’université d’Artois.

Toutes deux frapperont la porte du Hubhouse un peu plus tard, en avril 2015, pour présenter leur « embryon d’idée ». Le Hubhouse est une structure de l’université (située sur le campus Pont de Bois) qui accompagne les étudiants qui souhaitent créer leur activité professionnelle (entreprise, associations, …). Mais les deux étudiantes d’alors s’interrogent. Ne vaut-il mieux pas qu’elles se mettent d’abord en quête d’un CDI, avant de lancer ? Aujourd’hui, vous avez encore assez peu de contraintes, leur répond la chef de projet Hubhouse, Sabrina Boussadi. C’est maintenant, lorsque l’idée est fraîche, que le concept est pensé, qu’il faut se lancer, leur suggère-t-elle. C’est ce qu’elles décident de faire. Et consacrent leur mémoires de recherche à réfléchir et élaborer leur projet. L’été suivant, grâce à une campagne ciblée d’appels aux dons (crowfunding), la jeune agence peut s’équiper en ordinateurs et smartphones.

Entre-temps, elles avaient chacun de leur côté, travaillé dans diverses institutions comme le théâtre du Prisme à Villeneuve d’Ascq. Quant à Paul Florisse, qui les a rejointes, il avait travaillé en agence de pub et à Orange, se penchant notamment sur l’innovation dans les grandes structures.

Le cœur de leur activité est de conseiller les institutions culturelles sur leur stratégie de communication, notamment dans le domaine numérique. « Soyons clairs, indique Hélène Martin, aujourd’hui, l’État et les collectivités locales se désengagent en partie du financement de la culture. Des institutions qui avaient fait le choix de la démocratisation, en pratiquant des tarifs bas, ne peuvent plus le faire aujourd’hui. » Elles sont de plus en plus fréquemment contraintes, aujourd’hui, de cibler plus spécifiquement des jeunes actifs, par exemple, qui ont du temps et suffisamment d’argent pour accepter d’aller à des spectacles plus chers. Mais pas seulement. « Très souvent, les institutions culturelles poursuivent une politique culturelle conçue il y a trente ans, avec les outils d’aujourd’hui, explique Justine Trichot. Ce que nous leur montrons, c’est que ces outils numériques peuvent leur permettre d’assurer leur mission, mais d’une autre manière » Remplir une salle de spectacles n’est pas forcément la seule fonction d’un théâtre. Il y a de multiples façons, avec les outils numériques d’intéresser, de surprendre, d’emmener ailleurs un public qui n’a pas forcément l’habitude de franchir le seuil de ces institutions.

L’équipe construit la stratégie en étroite collaboration avec l’institution. Car les conséquences, souvent, ne sont pas minces. Elles supposent généralement de réorganiser largement les forces de l’institution, qui ont des habitudes anciennes et bien ancrées, par exemple fortement orientées vers la production d’affiches, flyers etc. qu’elles ont simplement transposé dans leurs pratiques du web et des réseaux sociaux.

« Une autre difficulté est que la majorité des gens sont eux-mêmes des usagers des réseaux sociaux, explique Hélène Martin. Donc ils croient les connaître. Mais non ! » La spontanéité, fréquemment mise en avant à propos de ces outils, tient trop souvent lieu de stratégie. « Il faut se poser des questions : à qui je m’adresse ? Quels objectifs de communication je poursuis ? » reprend Hélène Martin. Et analyser quantitativement l’efficacité des campagnes.

Parfois, il s’agit simplement de faire connaître aux institutions culturelles des solutions techniques. « Par exemple, pour un de nos clients, raconte Hélène Martin, nous avons mis en place un mur qui affichait en temps réel les SMS et tweets échangés lors de la soirée de lancement d’un festival. Les organisateurs étaient très contents, ils n’imaginaient pas que ce serait possible. »

En septembre, Entrée Public fera un bilan d’étape sur son activité. Peu à peu, le carnet de commandes se remplit. L’équipe a notamment travaillé avec la Rose des vents, sur son festival NEXT. Et avec le festival du film d’Arras « L’objectif était de doubler l’engagement [les interactions des lecteurs avec les contenus publiés sur les réseaux sociaux] pendant la durée du festival, explique Paul Florisse, nous l’avons triplé. » Ils sensibilisent également des artistes par exemple à la dimension entrepreneuriale de leur activité, pour le compte d’une association. Ils travaillent aussi avec le service culturel de l’université d’Artois. « L’idée est de construire et de faire vivre une communauté autour de la culture, explique Justine Trichot, pour que les étudiants eux-mêmes génèrent et entretiennent une dynamique. »

La page d’Entrée public sur Linkedin.

Que sont-ils devenus ?

Chaque année, des étudiants de l’Université de Lille Sciences humaines et sociales s’orientent vers la création de leur activité (dans différents secteurs : commerce, service, web, communication, artisanat, informatique…). Quelques nouvelles de deux d’entre eux :

Librarie-galerie. Elle souhaite créer une librairie-galerie à des prix modiques. L’année dernière, Marie Navecth était en recherche de fonds pour financer les frais de démarrage de son entreprise. Elle avait lancé dans un premier temps une campagne de crowfunding qui n’a pas abouti. Mais depuis, en travaillant avec une association, elle a réussi à obtenir en prêt un local à Roubaix. Aujourd’hui, elle est devenue étudiante-entrepreneure (un statut national délivré par la COMUE Lille Nord de France) et vient de s’inscrire au nouveau diplôme d’étudiant-entrepreneur pour se former et optimiser son modèle économique. Elle a comme tutrices une enseignante de l’université et une autre du monde professionnel, créatrice d’une librairie solidaire à Fourmies (la Fabrique à rêves).

Danse. Émilie Decobert, jeune diplômée en Licence 3 Danse a créé son auto-entreprise de formation à la danse (diplômée d’état). Elle est fondatrice de la compagnie de danse Amethyste dans le but de proposer des activités de formation à la danse, de présentation de spectacles vivants et la création de spectacles à la demande.

Police scientifique. L’entreprise de l’ancien étudiant en archéologie de l’université, Cosimo Prete, a convaincu deux organismes de finançement de lever 700 000 euros pour amorcer son développement. Leur société a mis au point, entre autres, une colle ultra-rapide permettant de révéler les empreintes digitales. Il y a un an, Cosimo Prete était revenu sur son expérience lors de la soirée des partenaires de l’université.