Formées par les étudiants du Centre de formation des musiciens intervenants, deux classes de CM1 ont joué samedi avec les musiciens de l’orchestre national de Lille.

« On reprend ? » Nicolas Simon, le chef d’orchestre, regarde vers le haut. La grande salle de concert de l’orchestre national de Lille (onl) au Nouveau Siècle, accueille des interprètes un peu inhabituels. Sur la mezzanine au-dessus des musiciens se trouvent deux classes de CM1, munies d’instruments insolites et bariolés. On distingue des tuyaux courbes, d’autres coudés à angle droit qu’ils tiennent au-dessus de leur tête, ou des cylindres en métal qui se balancent sous un portique en bois. Enfants et musiciens professionnels sont en pleine répétition, sous l’œil attentif du compositeur, Alexandros Markeas.

Les enfants sont impressionnants. Leur musique s’accorde harmonieusement avec celle de l’orchestre. On a peine à croire qu’ils n’ont que huit semaines de répétition derrière eux. Qui plus est sur des instruments qu’ils découvraient complètement. Perfectionniste, une petite fille estime même, contre l’avis du chef d’orchestre, qu’ils ont été « encore un peu mous » L’essai suivant met tout le monde d’accord. Satisfait de leur prestation, le chef s’amuse alors à motiver ses troupes « Qu’est-ce que vous en pensez, là maintenant ? C’était monstrueux, c’était génial ? » « Ouiiii !! » crient les enfants.

Ça et là, entre les enfants, on repère des étudiants, qui relaient les indications du chef d’orchestre à l’étage. Ce sont eux les grands artisans de la préparation méticuleuse des apprentis concertistes. Musiciens confirmés, ils étudient en 2e année au CFMI (centre de formation de musiciens intervenants). « Vu l’ampleur du projet, on a opté pour un encadrement fort [12 étudiants] » explique le directeur du CFMI, Jean Jeltsch, qui supervisait ces étudiants avec le musicien belge Bert Bernaerts.

Confronté aux difficultés de s’adresser à des publics hétérogènes, le centre a développé depuis de nombreuses années une pédagogie originale. Quitte à bousculer un peu les codes de l’enseignement traditionnel de la musique. « En général, on met dans les mains des enfants qui débutent des versions raccourcies des instruments des adultes, perfectionnés et fragiles, explique Jean Jeltsch. Nous, nous considérons qu’il faut donner des instruments adaptés à la morphologie de l’enfant, qu’il ne craigne pas de cabosser s’il a le malheur de le faire tomber, et qui ne soient pas d’emblée trop perfectionnés. C’est un peu comme l’apprentissage du vélo. Il est plus facile pour un enfant de commencer par une draisienne où il apprend l’équilibre, et de ne passer qu’ensuite aux pédales. »

Dans l’atelier du centre (voir Encadré), les étudiants, guidés par Jean Jeltsch, conçoivent des instruments faciles à fabriquer et évolutifs, où l’on rajoute peu à peu les éléments − tuyaux, pavillons, etc. − au fur et à mesure de l’apprentissage. Une embouchure en plastique de couleur est moins froide que celles qui sont en métal, et plus facile d’accès pour les enfants. Du plastique ? Sacrilège ! Peut-on raisonnablement jouer une belle musique avec autre chose que des matériaux nobles, bois et métal ? « Et bien, écoutez-voir » s’amuse Jean Jeltsch.

Il se saisit tour à tour de divers becs, embouchures et tubes en plastique, et fait entendre là une trompette, ici une clarinette ou encore un saxophone en carton rigidifié. En fait, c’est principalement la géométrie des instruments de musique (par exemple, pour les instruments à vent, la longueur et la forme de la cavité où est enfermé l’air − la « perce » et le type d’embouchure) qui leur donne leur sonorité. Le reste, la qualité de l’instrument, les perfectionnements et raffinements apportés par des générations d’artisans, sont évidemment des éléments considérables pour un musicien professionnel. Mais un débutant qui commence à peine à poser ses doigts sur les trous d’une flûte n’en a pas une grande utilité. Il sera bien temps ensuite, de lui en faire entendre les subtilités.

« C’est une manière d’approcher la musique, à la fois ludique, instructive et démocratique, explique Muriel de Poorter, responsable du pilotage et de la formation continue au CFMI. Car le coût de l’instrument est aussi un frein pour les élèves. Difficile pour l’enfant de vraiment s’approprier un instrument quand il faut attendre son tour derrière ses camarades pour toucher les rares exemplaires dont peut disposer l’école.

Et le concert ? C’est l’orchestre national de Lille qui, connaissant la démarche du CFMI, a contacté ce dernier. Avec les étudiants, Jean Jeltsch réfléchit alors aux instruments qu’ils vont confier aux enfants, tout en se demandant comment intégrer ces derniers à l’orchestre  « Dans un orchestre, en général, il y a le fond − tous les pupitres de corde −, explique Jean Jeltsch, et les pupitres solistes, qui apportent des « touches de couleur » à l’ensemble. Mon idée était que ce serait intéressant que ce soit les enfants, justement, qui apportent ces touches. Un contre-orchestre ! »

Le planning est serré : il faut à la fois que les enfants découvrent les instruments et les maîtrisent. Mais c’est là tout l’intérêt de la démarche. « Sur de vrais instruments, les mélodies écrites par le compositeur seraient injouables en si peu de temps par des enfants, indique Jean Jeltsch. Mais avec les nôtres, ils y arrivent ! » Pourquoi ? Parce que leur clarinette, par exemple, n’a que cinq notes, celles qu’il faut. Ce serait beaucoup plus compliqué s’il leur fallait maîtriser le clétage d’une clarinette normale.

Les enfants et leurs étranges instruments, lors du concert. (Ugo Ponte − ONL)

Les enfants et leurs étranges instruments, lors du concert. (Ugo Ponte − ONL)

Quelques-uns des instruments joués par les enfants. À l'arrière-plan, les étudiants du CFMI.

Quelques-uns des instruments joués par les enfants. À l’arrière-plan, les étudiants du CFMI.

De curieux instruments

Fabriqués en à peine un mois, les 130 « instruments » confiés aux enfants pour le concert, ressemblent à des jouets mais sonnent comme des vrais. Le secret, bien sûr, c’est la précision de la géométrie et de l’assemblage, que maîtrise le CFMI. Les premiers essais leur ont permis de réduire l’encombrement des instruments, par exemple, pour qu’ils soient bien adaptés à la morphologie des enfants. Tout cela oblige à des adaptations, bien sûr. « Dans l’apprentissage d’une flûte, ce qui est difficile, c’est qu’elle doit rassembler dans un même doigté les graves et les aigus, explique Jean Jeltsch. Nous, nous simplifions : nous fabriquons une flûte pour les graves, et une autre pour les aigus. » Leurs instruments ne coûtent pratiquement rien : ils fabriquent le pavillon des cuivres à partir de simples bouteilles en plastique, les grosses caisses avec des poubelles, et les cloches avec des boîtes de conserve et des tiges filetées.

Parmi les instruments, l’un, en « S » est inspiré du lur norvégien (qui ressemble au carnyx, sorte de haute trompette verticale des Gaulois). D’autres rappellent plutôt les tubas en bronze des Romains, en forme de « 6 » que les enfants portent en bandoulière. L’inspiration n’est pas venue que de l’histoire, mais également des musiques de diverses régions du monde.

L’atelier de lutherie expérimentale

C’est une caverne d’Ali Baba impeccablement rangée, avec des outils divers et variés, ainsi que de nombreuses machines. On aperçoit des bocaux, remplis pour l’un de coquilles de noix, pour l’autre de bouchons de bouteille. Partout, des expérimentations surprenantes, comme ces deux boîtes de conserve reliées par de longues pièces de bois : en remplissant l’une d’un peu d’eau et en faisant tournoyer l’ensemble, on entend une curieuse mélodie. Sur un établi, on voit un instrument arménien avec un pavillon en corne, et sa copie fidèle reproduite dans l’atelier.

L’atelier est aussi équipé pour servir de lutherie plus classique : on peut y faire des instruments plus « orthodoxes » également, et en particulier reconstituer des instruments anciens. Récemment, l’atelier a par exemple produit un aulos, sorte de hautbois de l’Égypte ancienne.

L’Atelier de lutheries expérimentales (ALEx)

Un livre récemment paru de Jean Jeltsch et Muriel de Poorter, qui explique comment fabriquer des instruments simples à partir des becs et embouchures ALEx.

Un concert et d’autres dates

  • Le concert Cross Over Music un événement « festif, populaire et participatif » s’est déroulé samedi (19 mars) à l’onl. Les étudiants de 1ère année du CFMI y participaient également. Ils avaient eux-même composé une œuvre en électro-acoustique (tirée en particulier d’enregistrements d’instrumentistes de l’onl) supervisés par Béatrice Bouquin, musicienne qui intervient au CFMI.
  • Le 15 mai à Tournai, une expérience similaire à celles des enfants sera réalisée avec un public initié pendant seulement 2h. En partenariat avec le Conservatoire de musique de la ville (la classe de clarinette de Charles Michiels) et l’association Dynamusica.
  • Les professeurs des classes de CM1, très impliquées tout au long de la préparation, étaient Sylvie Corrion et Isabelle Bazelis.