Un nouveau projet de recherche va analyser les raisons qui freinent l’insertion professionnelle des femmes dans le numérique.

Le numérique, à travers les réseaux sociaux, les blogs, les plateformes collaboratives et la démocratisation de son accès, touche aujourd’hui une large part de la population française (75%). C’est non seulement un secteur économique porteur, mais aussi un très fort vecteur d’innovation pour la société. Les entreprises du numérique elles-mêmes aimeraient féminiser leur recrutement, pour diversifier les profils qu’elles emploient.

Alors pourquoi ce secteur professionnel porteur, n’est-il pas plus attractif pour les filles, en ces temps économiquement tourmentés ? En France, selon l’enquête de 2013 « Femmes du Numérique », les femmes ne sont que 28 % contre 48 % pour le reste de l’économie. Un chiffre qui progresse, mais qui reste en dessous des attentes des entreprises.

Mais attention, il y a numérique et numérique. « On va jusque 40 % de femmes si l’on compte les métiers liés au marketing, au commerce, nuance Laure Bolka, chercheure au laboratoire Geriico. Les chiffres sont différents si on se limite à l’informatique seule, ou si on inclut les métiers où celle-ci sert de support. » Les compétences requises ne sont pas les mêmes. Dans le deuxième cas, il ne s’agit pas de développement, de programmation. « Une typologie des métiers est à faire pour savoir de quoi on parle. » ajoute Laure Bolka.

Laure Bolka est coordinatrice d’un projet (#INSER-NUM), qui vise, dans l’ex-région Nord-Pas-de-Calais, à observer et analyser le poids des représentations dans l’orientation des femmes vers les métiers du numérique (voir Encadré). Et parce qu’il s’agit d’y remédier, le projet va analyser l’impact des actions de lutte contre ces stéréotypes (campagnes de sensibilisation) et en concevoir de nouvelles.

Quels stéréotypes sont véhiculés

Dans un premier temps, l’équipe va analyser les différents médias et supports de communication destinés à la jeunesse (plaquettes de formation, affiches et fiches ONISEP, presse jeunesse, séries, le corpus est vaste). Il s’agira de déterminer à quels supports une lycéenne ou une étudiante est confrontée au moment où elle réfléchit à son orientation. Qu’est-ce que ceux-ci disent des métiers du numérique ? Est-ce qu’ils leur permettent vraiment de s’y projeter ? Quels sont les stéréotypes qu’ils véhiculent ? Une des hypothèses des chercheurs est que les filles vont être souvent montrées avec leur smartphone en train de rigoler au téléphone avec leurs copines, quand on verra les garçons en train de brancher des câbles, ou de réaliser une opération plus technique sur l’ordinateur.

Ensuite, les chercheur-e-s vont évaluer l’impact des images véhiculées par ces médias sur l’insertion professionnelle. En effet, la question du modèle auquel s’identifier est cruciale en matière d’orientation. Les figures souvent négatives, du « geek » asocial ou de la « hackeuse » marginale desservent l’attraction de la filière. Et découragent aussi pas mal de garçons.

Les chercheur-e-s vont également interroger les filles et garçons qui ont choisi (ou pas) ces filières (par des questionnaires ou des entretiens). Quelles sont leurs représentations de ces métiers ? Pourquoi ils/elles s’y sont dirigé-e-s ou pas ? L’équipe va aussi se pencher sur le rôle capital des format-eur-rice-s, enseignant-e-s, éducateur-ice-s, personnel du Pôle Emploi. Elle va donc les interroger, pour travailler sur les représentations qu’ils/elles ont eux/elles-même et véhiculent auprès des publics.

L’image des formations

Une autre hypothèse à vérifier est qu’à l’université les filles arriveraient aux métiers du numérique plus facilement en se spécialisant après une licence de lettres ou de documentation. A contrario, dans les écoles d’ingénieur comme Polytech, les filles délaisseraient souvent la filière informatique pour lui préférer la chimie ou la mécanique… même si elles peuvent occuper par la suite des postes s’appuyant sur des compétences en programmation.

Une question importante est donc celle des intitulés de formation. Ont-ils un impact ? Sans doute, car selon Laure Bolka, certaines formations qui ont changé d’intitulé ont observé une évolution des recrutements. D’où l’intérêt d’examiner attentivement les plaquettes de communication des formations, et les mots et terminologies employées.

Comment sensibiliser ?

Une autre question est l’efficacité des actions de sensibilisation à l’égalité hommes-femmes dans le secteur du numérique. Aujourd’hui, les journées de sensibilisation se multiplient. Mais les arguments qui y sont avancés font-ils mouche ? La réponse est nuancée. D’un côté, malgré les bonnes intentions, les discours des acteurs des entreprises, de la formation et de l’éducation, ont souvent tendance à renforcer les stéréotypes. Ils soulignent ainsi la « complémentarité » hommes/femmes, mettant en avant des qualités prétendument féminines comme le côté maternel ou l’appétence pour le relationnel. Ou ils incitent les jeunes filles à se tourner vers certains débouchés bien spécifiques (mode, communication, santé…)

À l’inverse, les chercheur-e-s ont constaté que les actions d’information, notamment si elles sont appuyées par des témoignages de professionnelles, avaient leur efficacité sur les lycéennes, qui connaissent mal la diversité des métiers du numérique. C’est le fruit d’observations préliminaires réalisées par l’équipe à la récente journée Numériqu’elles à Euratechnologies. À l’issue de cette dernière, 91 % des 68 lycéennes interrogées ont déclaré avoir un regard plus positif sur les métiers du numérique. Et une majorité dit se projeter plus volontiers vers ces filières.

L’équipe va également analyser les actions mises en place par l’un des partenaires du projet, le Conseil recherche ingénierie formation pour l’égalité femmes – hommes (CORIF). Celui-ci a notamment co-produit récemment un webdocumentaire qui met en lumière des parcours de femmes atypiques (Horizons dévoilés) et une application questionnant l’orientation professionnelle sous le prisme du genre, le projet transmédia lkwal. Les membres du projet vont concevoir de nouveaux dispositifs, à destinations de plusieurs publics (lycéennes, étudiantes, conseiller-e-s d’orientation, enseignant-e-s, conseiller-e-s pédagogiques, acteurs économiques, etc.)

L’équipe d’#INSER-NUM a 3 ans − la durée du projet − pour faire avancer la question au niveau régional, où l’enjeu est de taille pour les acteurs du numérique, d’Euratechnologie à la Plaine Images. Mais d’ores et déjà, Laure Bolka sait qu’il faudra dépasser les frontières pour multiplier les solutions tant le problème dépasse la logique territoriale. Dans l’immédiat, quels conseils donner aux filles pour aller explorer ce domaine porteur qu’est le numérique ? D’être curieuses, et de profiter des événements à destination des filles pour explorer ces pistes d’avenir. Et prenez confiance: les filles codent mieux que les garçons, ce sont des chercheur-e-s qui le disent.

Le projet #INSER-NUM

Le Conseil recherche ingénierie formation pour l’égalité femmes – hommes (CORIF), œuvre pour l’égalité homme-femme dans la région. Il intervient notamment régulièrement en direction des personnels éducatifs des lycées et des collèges pour travailler sur la question de l’élargissement des choix d’orientation et permettre aux filles et aux garçons de se positionner sur toutes les formations sans déterminisme de sexe.Il a souhaité s’entourer de chercheur-e-s pour évaluer l’efficacité de ses actions. Les chercheur-e-s des laboratoires Geriico, PSITEC et Pléïade se sont donc associés avec le CORIF au projet Chercheurs-citoyens #INSER-NUM (Insérer des femmes dans les métiers du numérique: des solutions à construire) porté par Laure Bolka (Geriico), pour travailler cette question des représentations

Pour aller plus loin

Événements à venir :

  • Le 10 mars: 4ème édition de la @JFDParis la Journée de la femme digitale: “ Meet the future ! ”
  • En ce moment également: 3e édition du Printemps du Numérique en Région, du 7 mars au 13 avril.
  • À voir, « Les pionnières » lecture-spectacle par la Compagnie Grand Boucan, le 8 mars à 18h à la Faculté des Sciences Politiques, Juridiques et Sociales, Amphi René Cassin, Campus Moulins, 1 place Déliot, 59000 Lille // gratuit sur réservation : culture(at)univ-lille2.fr et le 10 mars à 18h30 à la Corderie, la Médiathèque de Marcq en Baroeul 56 rue Albert Bailly 59700 Marcq-en-Barœul.

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