En février dernier, l’université a décerné un master à titre posthume au chorégraphe Bertrand d’At, ancien élève de Maurice Béjart. Retour sur une destinée singulière.

Danseur et chorégraphe dans le monde entier, ancien assistant de Maurice Béjart, Bertand d’At a aussi été le directeur emblématique du Ballet de l’Opéra national du Rhin, qu’il marque de son empreinte. Mais en 2012, le ministère de la culture décide de limiter les mandats des directeurs de centres chorégraphiques nationaux. Après quinze ans passés au Ballet, situé à Mulhouse (voir ce reportage à l’occasion de son départ ou cette vidéo revenant sur l’une de ses créations), Bertrand d’At doit quitter les lieux. Que faire ? Repartir de zéro, et créer une nouvelle compagnie ? L’avenir de la danse néo-classique en France, qu’il incarne en partie, lui semble devenu de plus en plus difficile. Il décide alors de se tourner vers d’autres métiers : des activités de conseil auprès de grandes institutions dans le domaine du théâtre vivant, de direction de scène nationale, etc. Mais pour la plupart de ces fonctions, il est préférable ou requis d’être diplômé. Ce qu’il n’est pas. Car reçu à seize ans à l’école de danse de Maurice Béjart, Mudra, il a quitté définitivement le lycée comme toute perspective d’un cursus universitaire. Et l’école du célèbre chorégraphe, implantée à Bruxelles, ne délivre aucun diplôme.

Comment faire ? Depuis une dizaine d’années, la loi a ouvert une nouvelle voie pour obtenir un diplôme après un parcours professionnel : la validation des acquis de l’expérience (VAE). Le compagnon de Bertrand d’At, danseur d’origine australienne, vient de trouver une position d’enseignant à l’École du Ballet du Nord. Le couple envisage de s’installer dans la région. Bertrand d’At se tourne naturellement vers l’Université de Lille − sciences humaines et sociales, pour préparer un dossier de VAE et obtenir un master « Musique et danse ». Son responsable est Philippe Guisgand, professeur des universités, qu’il connaît bien.

Au vu du dossier, l’issue de la procédure ne fait guère de doute. La demande est donc déclarée recevable, et en septembre 2013, il est temps pour Bertrand d’At de s’inscrire et de commencer à préparer son dossier. « En général, ce n’est pas évident pour quelqu’un qui n’a pas fait d’études d’analyser son parcours pour identifier précisément les compétences acquises » explique Fabienne Hien, qui l’a conseillé durant la procédure. C’est un processus qui peut être long.

Pour l’heure, Bertrand d’At jongle avec son emploi du temps. Préparant un spectacle pour le Ballet de Shangaï, il est entre la France et la Chine. Le dossier avance par à-coups, au rythme des costumes qui doivent arriver par bateau mais sont en retard, des partitions que le pianiste n’a pas encore apprises, etc. Malgré tout, Bertrand d’At parvient à aboutir à un pré-dossier consistant au printemps 2014. Mais le spectacle en Chine est toujours aussi difficile à monter. Il prévient Fabienne Hien « Je crois que je ne serais pas prêt en juin » Pas de problèmes, lui dit-elle, nous avons jusqu’en décembre, nous en discuterons à la rentrée.

Ils n’en auront hélas pas l’occasion. Durant l’été, le directeur du Ballet du Nord contacte l’université et leur apprend que Bertrand d’At est décédé, le 2 juillet 2014, à 56 ans. Il devait se marier avec son compagnon trois jours plus tard. Passé la brutalité de cette annonce, Fabienne Hien s’interroge. C’est dommage, se dit-elle, de laisser ce dossier, quasi-prêt. Et surtout tout à fait hors norme. Car comme pièce principale à celui-ci, Bertrand d’At a rédigé de véritables mémoires, passionnantes, où il analyse avec finesse et recul toute son expérience de danseur et de chorégraphe.

Petit à petit, une idée chemine dans la tête de Fabienne Hien : et si on lui décernait son diplôme de manière posthume ? Elle se renseigne : juridiquement, c’est possible. Mais les rares exemples connus concernent des diplômes obtenus par la voie classique. Pour la VAE, en revanche, c’est une première. Alors Fabienne Hien prend un maximum d’assurances pour que le dossier soit irréprochable. Elle se tourne vers le compagnon de Bertrand d’At, Mark Pace. Légataire universel, il accepte de soutenir le dossier devant le jury, qui compte notamment le directeur du conservatoire de Lille, Jérôme Chrétien, ancien danseur et le directeur l’École du Ballet du Nord, Pascal Minam-Borier. Lequel jury décerne le diplôme de master, fin 2014.

Le 10 février dernier, la présidente de l’université remet le diplôme à la mère de Bertrand d’At, si déterminante dans la vocation de son fils pour la danse. « Si ses pas se sont brutalement figés, conclut Fabienne Blaise à la fin de son discours, nous sommes heureux de contribuer ainsi, bien modestement, à ce que sa pensée reste en mouvement. »

Avec Béjart

À sa mort , la carrière de Bertrand d’At est saluée par le Nouvel observateur ou Le Figaro. C’est sa mère, en fait, qui le pousse à se lancer dans la danse. « J’ai découvert la danse par ma mère, écrira-t-il, passionnée mais frustrée dans ses ambitions par un père opposé à ses projets. Chaque jour, elle poussait les meubles du salon et improvisait sur de la musique. C’était des moments de plénitude et de joie qui m’ont, petit garçon, durablement impressionné. » S’inscrivant en danse au conservatoire de Dijon, il est admis dans les années 1970 à Mutra, l’école fondée par Maurice Béjart. Il est de ces personnalités atypiques et débutantes que le chorégraphe souhaite mêler aux jeunes danseurs professionnels qui forment l’essentiel des élèves.

« Formidable moyen de s’ouvrir les yeux », l’école compte pour professeurs quelques personnalités fascinantes, de la musique au théâtre. Mais le monde dans lequel évolue le jeune Bertrand d’At lui semble parfois « osciller entre horreur et paradis ». Pour beaucoup d’élèves, l’école est d’abord un « marchepied » pour essayer d’entrer dans la compagnie de Béjart, connue dans l’Europe entière. Et l’ambiance, forcément, s’en ressent.

Mais peu à peu, il mûrit et s’endurcit. Une petite mise en scène qu’il réalise séduit Béjart par sa simplicité et à sa grande surprise, il est engagé dans la compagnie. Il y restera quinze ans. Commence alors une vie dévouée au perfectionnement de son art, et un tourbillon incessant de tournées entre New York, Vienne, Tokyo, Buenos Aires, Venise, Epidaure, Jérusalem, Persépolis, etc. L’intellectuel qu’il est s’accommode tant bien que mal de la vie de troupe. « Relativement introverti, le nez toujours plongé dans un livre si je ne danse pas, mes relations ne sont pas simples et lorsqu’un collègue s’intéresse à moi, m’incluant dans un groupe ou au contraire m’en éjectant, est toujours surprenant. » Il y a aussi l’heure terrible des choix, celui où Béjart pioche dans les 70 à 80 danseurs qui forment la compagnie, ceux qui vont tenir les rôles principaux. La très forte personnalité du chorégraphe, toutefois, ne l’empêche pas de conserver son « acuité de jugement, toujours capable de se placer comme spectateur »

Peu à peu la routine s’installe. La compagnie, insensiblement, rajeunit. Les nouveaux arrivants n’osent plus vraiment s’affronter au maître. « Culturellement boulimique », Bertrand d’At voit quant à lui ses centres d’intérêt évoluer. Il se lasse de la vie de danseur. C’est alors que Béjart lui propose de devenir répétiteur, c’est-à-dire « d’entretenir le niveau du spectacle par des répétitions régulières et constructives afin de lui faire gagner en qualité si nécessaire et maintenir une vigilance au gré des représentations, permettant de cadrer au plus près des intentions du chorégraphe. » Il accepte, il n’est donc plus danseur.

Puis les relations de Béjart avec le directeur du théâtre bruxellois où se produisait son ballet se détériorent. Il décide brutalement de quitter la capitale belge pour Lausanne. Selon Betrand d’At, la compagnie ne se relèvera jamais vraiment de ce déménagement. L’ambiance, écrit-il, « pourrissait lentement » Devenu assistant de Béjart, il collabore une dernière fois avec lui en 1990 sur « Rimg um den ring » qui fut paradoxalement « l’une des périodes les plus heureuses et intenses » de leur travail. Mais ensuite, il arrête. Car répondant de plus en plus à des commandes à l’extérieur, il s’est désormais éloigné. C’est le commencement d’une seconde carrière de chorégraphe, qui le ménera au Ballet Cullberg à Stockholm et surtout à la tête du Ballet de l’Opéra national du Rhin pendant quinze ans.

Les citations de Bertrand d’At sont extraites du mémoire de son dossier de VAE. Mémoire qui, comme l’a annoncé Philippe Guisgand le 10 février, devrait servir de matériau à une thèse de doctorat, consacrée à la notion de classique chez Béjart.