Pour que les campus émettent moins de gaz à effet de serre, pourquoi ne pas faire appel aux idées de tous, étudiants et personnels ? C’était l’objectif d’un atelier d’un nouveau genre, le design thinking.

Nous sommes réunis dans des locaux récemments aménagés de l’École centrale de Lille (espace Imagine). Au menu, un atelier collaboratif sur les campus « zéro carbone ». Car avec leurs centaines de milliers d’étudiants et de personnels, les universités pèsent dans le bilan énergétique de la région, en particulier lors des déplacements de chacun, sans compter le chauffage et l’électricité. Or les Hauts de France, à la suite de l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais, se sont engagés dans une « troisième révolution industrielle » qui vise entre autres à passer entièrement aux énergies renouvelables à l’horizon 2050. Pour assumer leur part au niveau de leurs campus, les établissements d’enseignement supérieur et de recherche de la région ont lancé une soixantaine de projets. Mais impossible d’y arriver sans l’implication de tous, étudiants et personnels. L’idée est donc de partir des usagers eux-même, de leurs besoins, de ce qu’ils observent pour inventer des scénarios d’amélioration de leurs campus.

Ancien journaliste et aujourd’hui consultant en communication en développement durable, Pierre Wolf rappelle d’abord les grandes lignes du problème : des réserves pétrolières qui commencent à montrer leurs limites dans les années 1970, et les modifications du climat déjà visibles (par exemple, la pluie tombant sur Lille en hiver est aujourd’hui 20 % plus abondante que dans les années 1950). Et le niveau de la mer qui augmente tous les ans : depuis les années 1950, il s’est élevé d’environ 9 centimètres à Dunkerque, par exemple. Un phénomène qui s’accélère : même dans le scénario le plus optimiste, il devrait augmenter d’au moins un mètre d’ici à la fin du siècle. Résultat : le triangle entre Dunkerque, Calais et Saint-Omer, une zone gagnée par les hommes sur la Manche depuis le Moyen Âge, risque d’être inondé. Les anciens réseaux de régulation des eaux, les « wateringues », ne pourront contenir une telle arrivée d’eau.

Bref, il y a nécessité de mobiliser la société dans son ensemble, et en particulier les communautés universitaires. Mais de quelle manière ? L’atelier propose de s’inspirer de la manière de faire d’un nouveau métier, un peu inhabituel : le « designer de service.» C’est celui de Christophe Gouache et Coline Thomas, jeunes designers établis à Bruxelles, qui en présentent les tenants et aboutissants. Hormis quelques grands noms, racontent-ils, le métier de designer aujourd’hui se borne surtout à travailler sur l’apparence des objets : créer l’habillage de produits vendus par des entreprises, pas forcément très bien conçus au départ. Le designer de service, lui, s’intéresse d’abord au service que doit rendre l’objet. Il revient au besoin initial, pas à la réponse qu’on lui donne traditionnellement. « C’est se demander : ce n’est pas d’une machine à laver dont j’ai besoin, c’est de linge propre » explique Christophe Gouache. Autrement dit, selon les situations, rendre le service à l’usager, n’impliquera pas forcément d’acheter une machine, mais de la partager avec d’autres, de recourir à une laverie, selon ce qui est le plus adapté. C’est la recherche de solutions nouvelles, le design thinking.

Quel rapport avec le développement durable ? Le changement climatique est un phénomène global, qui demande une mutation d’importance à la société. Or celle-ci a le plus grand mal à l’accomplir. Le design de services sert précisément à ce que les collectivités, les administrations enclenchent les innovations nécessaires. Pour cela, ces designers d’un nouveau genre se rendent sur le terrain, et s’y immergent complètement, pendant plusieurs semaines. Comme des ethnologues, ils observent comment les personnels des différentes administrations ou organismes travaillent, comment ils appréhendent les problèmes. Ils examinent aussi ce que font vraiment les usagers d’un lieu ou d’un service, pas simplement ce qu’ils déclarent faire. Puis ils font des propositions, ils essaient des solutions dont ils analysent les erreurs ou insuffisances. Et passent aussi par des sortes de simulations. « À quelqu’un qui voulait lancer un service de tonte de moutons, on a proposé de réaliser des faux flyers, présentant le service comme s’il existait déjà, explique Christophe Gouache. On les donnait aux gens, pour analyser leurs réactions. Ils disaient : oui, ce serait bien, mais c’est trop cher. Ou alors, ça, ça existe déjà, mais par contre ce serait intéressant de faire comme ceci, etc. Cela aide beaucoup à affiner le projet. »

C’est l’heure de passer aux choses sérieuses. Répartis en cinq ateliers, les participants passent par un moment de flottement : quel thème choisir ? Les uns voudraient bien parler de déchets, les autres de déplacements, et il y a tant de sujets intéressants. Choisir, c’est renoncer, et il faut laisser là cette idée de supérette implantée directement dans le campus, ou de navette électrique qui en ferait le tour. Pour l’atelier numéro 5, ce sera les déchets. Une règle de base : faire preuve de bienveillance vis-à-vis des idées d’autrui. On doit proposer, plutôt que critiquer. Ainsi libérée de l’auto-censure, la passion pointe rapidement chez ces participants de tous âges, étudiants à l’université ou en école d’ingénieur ou de commerce, personnels des universités des campus de Pont de bois ou Cité scientifique. L’objectif : produire huit idées, huit scénarios de transformation des campus dans le futur (en 2050). Le temps est court, il faut parfois s’en tenir à des amorces d’idées, qui empruntent parfois à l’air du temps. Bien sûr, il faudrait les retravailler, savoir ce qui est vraiment faisable et établir des priorités. Mais on sent bien que mettre l’usager au cœur de la réflexion est fécond, et que tous sont prêts à s’organiser pour améliorer les choses.

Le vent qui s’engouffre à travers les campus, capté par une multitude d’éoliennes murales… Les étudiants d’une résidence mettant en commun leurs surplus alimentaires dans un frigo collectif… Une monnaie locale pour consommer local… ce sont quelques-unes des idées, parmi bien d’autre choses, qui ont émergé lors des ateliers.

Chaque atelier présentait ses idées sous forme de dessins dans une vidéo. L’ensemble de ces petits films est disponible ici.

L’atelier design s’est tenu à l’initiative de la Comue Lille Nord de France. En partenariat avec Pierre Wolf et l’agence Strategic Design Scenarios