Étudiant en cinéma à l’université, Benjamin Campion tient un blog sur les séries pour le journal Libération, et vient de publier un ouvrage sur l’une d’entre elles. Rencontre.

« Comme beaucoup de gens, c’est parce que j’aimais regarder des séries, que je me suis mis à écrire sur ce sujet. Internet facilite les choses, et ensuite on commence par proposer des articles, rencontrer petit à petit des gens, discuter et montrer qu’on a acquis une connaissance du domaine. » Il écrit notamment pour Générations Séries, une revue de passionnés qui jouit à l’époque (1991-2004) d’une petite réputation dans le milieu.

Pendant ce temps, il travaille dans l’informatique. Au bout de dix ans, il quitte son emploi. Il décide alors, en 2013, de reprendre ses études pour se consacrer à la recherche sur les séries.

Le blog

Benjamin Campion

Benjamin Campion

« J’avais un ami scénariste, qui tenait un blog sur Libération depuis 2010, à la demande du journal. J’y collaborais de temps en temps, puis fin 2013 il m’a demandé de prendre sa suite. » Benjamin Campion y écrit des textes, mais anime aussi un podcast audio dans lequel il invite des auteurs et des universitaires à venir débattre avec lui. « Mon blog est d’abord un outil de recherche. Je m’en sers pour évoquer les articles et monographies consacrées aux séries, en français et en anglais. » C’est le domaine des television studies, qui a vu naître, principalement dans le monde anglo-saxon, différents courants de pensée.

« Cela fait très longtemps que je fais ça, que je suis tout ce qui sort. » Il va dans des festivals, comme récemment Séries Mania. Il discute aussi avec des confrères au sein de l’association des critiques de série (ACS), fondée l’année dernière, dont les membres proviennent de médias culturels, généralistes − les Inrocks, Télérama, Le Monde − ou de publications plus spécialisées. Ils souhaitent que la critique française se structure, comme cela a été fait aux États-unis, et ici il y a bien longtemps pour le cinéma.

L’étude des séries est encore émergente, mais ne vient pas non plus de nulle part. « Il y a dix ans, il y avait déjà des livres et des articles intéressants qui paraissaient sur le sujet. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression d’un renouveau, avec pas mal de thèses proposées, et d’autres en cours, ce qui amène de nouvelles têtes et de nouvelles approches. » De plus en plus de choses en France s’écrivent sur les séries. Il faut dire que les chantiers ne manquent pas. « Contrairement au cinéma où beaucoup de choses ont disparu, l’accès aux œuvres est souvent beaucoup plus facile. » Ne reste qu’à les analyser.

Actuellement, Benjamin Campion est en première année de master de cinéma. Il termine un mémoire sur la censure sur HBO, au moment où celle-ci se lance dans une politique ambitieuse en matière de séries, à la fin des années 1990. Cette chaîne câblée, qui symbolise alors pour les critiques la qualité et l’originalité, bénéficie en effet d’une certaine liberté de ton par rapport à nombre de ses consœurs américaines.

Un livre sur Damages

couverture

Benjamin Campion vient de consacrer un essai à la série Damages, diffusée à partir de 2007 à la télévision américaine. C’est un thriller sur le fonctionnement de la justice, mais dont les différentes péripéties se placent toujours avant les procès. En général, chaque saison s’inspire d’une histoire réelle (par exemple pour la troisième, l’affaire Madoff, du nom d’un important investisseur américain condamné pour une vaste escroquerie financière).

« La série m’intéressait d’une part parce qu’elle n’avait jamais été abordée dans la littérature de recherche en langue française ou anglaise. Mais aussi parce qu’elle est révélatrice de certaines tendances apparaissant à cette époque. » Par exemple, le fait qu’une grande actrice de cinéma comme Glenn Close choisisse de mettre sa carrière entre parenthèses pendant cinq ans pour se consacrer à une série.

« Ce n’était pas le sempiternel angle sociologique qui m’intéressait, explique Benjamin Campion, mais plutôt comment ont procédé les concepteurs de la série : comment ils l’ont fabriquée, quelles questions ils se sont posées, quelles informations ils ont choisies de ne pas révéler pour jouer avec les attentes du téléspectateur ou pour éviter de se fermer des portes dans la suite du scénario. »

Habituellement, la production d’une série aux États-Unis ne laisse pas vraiment le temps de s’écarter du scénario initial. Mais dans Damages, c’est différent. « À partir de la deuxième saison, l’équipe raconte littéralement l’histoire au montage, explique-t-il. La saison est d’abord tournée entièrement, en prenant soin de ménager plusieurs versions possibles de certains événements. Mais ce n’est qu’à l’étape du montage que le récit prend sa forme réelle, en s’éloignant parfois énormément du scénario initial. »

Le livre de Benjamin Campion revient aussi sur la narration de la série, tout comme son esthétique, avec par exemple un travail sur la couleur, utilisée pour distinguer les différentes strates temporelles.

Damages. Une justice à deux visages., Atlande, coll. À suivre…, 2016. Un chapitre « bonus » du livre est en accès libre sur le blog.