Les séances d’alcoolisation massive et rapide sont en plein essor depuis quelques années en France chez les jeunes. Des chercheur-e-s ont enquêté sur ces pratiques, afin d’élaborer des campagnes de prévention plus efficaces.

Les chercheur-e-s définissent le « binge drinking » (ou « beuveries/bitures express ») comme la recherche d’une ivresse rapide par la consommation d’au moins cinq verres pour les hommes, quatre pour les femmes, en deux heures environ (consommation qui amène 0,8 g d’alcool dans le sang ou plus). [1]

Afin de comprendre les ressorts de cette consommation particulière d’alcool chez une population jeune − 15 à 25 ans −, des chercheur·e·s du laboratoire SCALab ont lancé un programme de recherche dont ils viennent d’achever la première phase [2]. Sur l’échantillon recueilli [3], 93 % des étudiants et 62 % des lycéens déclarent consommer de l’alcool. Parmi eux, 22 % des hommes et 23 % des femmes peuvent être considérés comme « bingers ».

Des chiffres qui dépassent ceux publiés il y a un an par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes), obtenus pour l’ensemble de la France. Selon l’enquête, 14% des 15-24 ans, se sont adonnés à une séance d’alcoolisation massive au moins une fois dans l’année. Le phénomène est particulièrement générationnel et décroît avec l’âge (10 % des 25-34 ans et 6% des 33-44 ans).

Selon l’enquête des chercheur-e-s de SCALab, la quantité de prise l’alcool et la fréquence, les “bingers” se caractérisent par quelques tendances communes : une consommation hebdomadaire plus élevée que leurs pairs (3,7 verres en moyenne contre 1,43), une sensibilité accrue aux incitations (c’est-à-dire une tendance à plus facilement répondre oui à un verre qu’un pair leur propose) (28% pour les bingers contre 4 % pour les autres), et cette tendance à boire le plus possible en soirée (13% contre 1 %).

C’est ce que soulignent Marie-Charlotte Gandolphe et Gérald Delelis, les porteurs du programme de recherche: « Les contextes festifs favorisent clairement la consommation d’alcool.  » En soirée, la consommation se déroule généralement de façon progressive en réponse à la proposition des pairs (à laquelle les “bingers” sont donc particulièrement réceptifs). La mixité favorise également la consommation, les jeunes estimant consommer davantage s’ils se trouvent en groupes mixtes (hommes et femmes) et les “bingers” d’autant plus.

« Ils ont l’impression que les autres consomment plus qu’eux. »

Les motivations qu’ils avancent sont principalement le fait de vouloir « être dans l’ambiance », « se détendre » et « le bon goût de l’alcool; ». Les “bingers” évoquent en plus de ces raisons, une « recherche de l’ivresse ».

La perception de l’alcoolisation est largement sous-estimée : « On observe une absence de prise de conscience » sur le niveau problématique de leur consommation par les bingers, ajoutent les chercheur-e-s. « Ils ont l’impression que leur consommation devrait être plus élevée pour être considérée comme du binge drinking et que les autres consomment plus qu’eux. » Ils estiment même que leur consommation est « sage »… Cette sous-évaluation du niveau de consommation n’est pas surprenante, mais elle pose problème lorsqu’on chercher à sensibiliser ces publics par les messages de prévention.

Construire des messages de prévention efficaces

La grande majorité des campagnes de prévention sont faites sans analyse préalable des éléments qui les rendraient plus efficaces, ni évaluation de leur réception auprès de la population-cible. « Il existe beaucoup de programmes de prévention du “binge drinking”, note Marie-Charlotte Gandolphe, mais ils sont peu évalués et quand ils le sont, leurs résultats sont souvent contradictoires, probablement parce que la prévention est un processus dynamique dans lequel ce qui fonctionne à un moment peut ne plus fonctionner un ou deux ans plus tard. »

L’objectif final de l’équipe est de développer un programme de prévention, en se basant à la fois sur la littérature existante et sur le discours de la population cible notamment sur la perception de la consommation et sur l’identité des bingers. Plus qu’un arrêt total de ces pratiques, objectif difficilement atteignable, le but serait de favoriser une consommation maîtrisée d’alcool chez les jeunes adultes, afin d’en diminuer les risques. Ce type d’approche est davantage centré sur la responsabilisation des individus. « Il ne s’agit pas de préconiser l’abstinence, mais de promouvoir une consommation raisonnée qui ne s’accompagne pas de comportements à risques ». Et ainsi de « donner le sentiment aux personnes qu’elles prennent le contrôle sur leur comportement », ajoute Marie-Charlotte Gandolphe.

L’étape de conception des messages a donc commencé. « L’idée est de faire créer par les premiers concernés les slogans qui sauront les toucher, avec le ton et le vocabulaire adaptés à la tranche d’âge, explique Gérald Delelis, et aussi identifier avec eux les visuels qui auront un impact. » L’aide de professionnels de la communication sera envisagée si le programme se poursuit. Il n’est pas exclu d’avoir recourt à des messages à fort impact émotionnel comme cela a été suggéré dans les réponses aux questionnaires d’enquête. Les messages de prévention seront évalués au fur et à mesure pour mesurer leur portée et éventuellement les affiner.