Scolariser son enfant dès deux ans est souvent bénéfique pour lui, notamment dans les milieux défavorisés. Pourtant, nombre de familles ne le font pas. Une équipe de l’université et de l’Espé a cherché à comprendre pourquoi, et comment y remédier.

Tout enfant d’au moins trois ans a le droit de s’inscrire en école maternelle. Cependant il peut le faire plus tôt, dès deux ans, à condition qu’il y ait de la place. Diverses études estiment que c’est en général bénéfique pour lui, parce qu’il est socialisé plus vite, qu’il parle plus tôt, réussit mieux ses apprentissages, etc. C’est pourquoi les autorités incitent fortement les familles, en particulier celles des quartiers dits « défavorisés », à le faire. Sans forcément beaucoup de succès. La préfecture du nord et l’inspection académique ont donc souhaité comprendre pourquoi. Via un appel à projet, elles ont sélectionné une équipe du centre interuniversitaire de recherche en éducation de Lille (Cirel) (voir encadré) pour en analyser les causes, dans six territoires objets de la « politique de la ville » de Caudry, Denain, Lille et Valenciennes (l’étude porte sur 26 écoles maternelles.)

Il était impossible, au vu des délais (environ huit mois), de réunir un échantillon représentatif des parents. Car il est très difficile de les identifier, précisément puisqu’ils n’inscrivent pas leurs enfants à l’école. L’équipe a donc choisi de se tourner vers une étude qualitative « Nous ne pouvons fournir que des éclairages, pas des réalités tangibles et généralisables » explique Sylvie Condette, du Cirel, qui a porté le projet. L’équipe a donc ainsi rencontré tout un ensemble d’acteurs, directeur-rice-s d’école, enseignant-e-s, services dédiés à la petite enfance, municipalités, protection materno-infantile (PMI), associations, centres sociaux, etc. soit une centaine de personnes en tout. Les entretiens étaient individuels, ou en groupe. L’équipe a également observé les professionnels dans leur travail. Toutes ces rencontres, et « les portes grandes ouvertes » des municipalités et de l’inspection académique, leur permettent de rencontrer aussi 28 familles.

Les parents

Chez les parents, trois portraits se dégagent, selon l’analyse d’un des membres de l’équipe, Francine Kanga, lors de la présentation des résultats fin juin (voir la vidéo ci-dessous). Il y a les classes moyennes ou populaires qui disposent d’un certain capital culturel : pour elles, la scolarisation va de soi. Ensuite, ce sont les familles en situation de précarité, mais qui tentent de s’en sortir, en suivant notamment les politiques d’accompagnement que diverses structures leur proposent. Souvent, elles ont tendance à s’imprégner des codes des groupes sociaux qu’elles souhaitent que leur enfants intègrent.

Reste celles qui cumulent les difficultés − chômage, illettrisme, importants problèmes de parentalité, … Pour elles, le sens et la valeur de l’école se perdent. « Parfois, les parents ont été scolarisés, explique Sylvie Condette, mais ne savent pas ou plus lire. Ils disent : je n’ai jamais été bon, ou l’école ce n’est pas pour moi. » Par exemple, une mère en était arrivée à une telle mésestime de soi qu’elle ne pouvait concevoir que sa fille ait réussi à réaliser un travail dessiné très simple à la maternelle. Parfois, les tâches ménagères leur dictent exagérément leur emploi du temps, leur faisant perdre de vue l’essentiel, et en particulier la scolarisation de leurs enfants. Certaines familles ne connaissent en effet que le chômage, parfois sur deux générations. « Les parents qui ont connu une période de travail ont en général une toute autre attitude » indique Sylvie Condette.

Les récits des professionnels mettent en évidence des cas de désocialisations extrêmes, qui restent exceptionnels. Certains directeur-trice-s d’école sont confrontés à des parents qui ne comprennent pas qu’il n’est pas acceptable de conduire son enfant en pyjama. D’autres familles manquent totalement d’ accompagnement. Telle celle qui ayant appris que le coca-cola était bon pour les intestins, en administrait dans le biberon de son bébé. « Il y a un effet de sidération face à ces situations, qui semblent parfois d’un autre âge » raconte Sylvie Condette.

Une autre difficulté est la forte identité de quartier qui alimente parfois un certain défaitisme et des représentations erronées (sur le mode « ici, ce n’est pas possible ») « En général, plus les familles ont un fort degré d’attachement au territoire, plus elles scolarisent tard leurs enfants » a expliqué Michael Bailleul (voir vidéo ci-dessous). « Parfois, elles vivent avec des représentations anciennes, explique Sylvie Condette, dépeignant un environnement dégradé alors même que leur quartier est rénové, disposent de jardins, etc. »

Les freins à la scolarisation

Pourquoi les parents sont donc réticents à scolariser tôt leurs enfants ? « Par exemple, certains estiment que leur enfant n’est pas prêt, qu’il ne sera pas bien pris en charge dans une école maternelle parfois vue comme violente, etc., a expliqué Francine Kanga lors de la journée Mais le frein le plus important est sans aucun doute la question de la séparation avec l’enfant : en laissant leur enfant à l’institution, les parents se sentent parfois déssaisis de leur rôle, ce qui engendre un sentiment de honte et de culpabilité » L’enfant est parfois plus prêt que les parents. Scolariser son enfant, demande en général un déclic chez les parents comme les enfants. Pour l’aider, il pourrait être intéressant de développer des passerelles entre écoles, crèches et autres structures de petite enfance, pour que l’enfant puisse revenir temporairement dans ces dernières s’il s’avère qu’il n’est pas encore prêt.

Les enfants

L’équipe a d’ailleurs eu l’occasion de conduire quelques entretiens avec des enfants. Plus l’âge avance, plus ils se trouvent plongés dans des conflits de loyauté, obligés de faire le grand écart entre le monde de leurs parents et celui de l’école. En général, passé le CP, ils ont souvent tendance à opter pour le côté de leur famille, s’interdisant implicitement de s’investir dans leur scolarité.

Que faire ?

Pour ces familles, il n’est pas possible de seulement inciter à scolariser tôt leurs enfants. Il faut mener des actions chez eux (tels que les dispositifs de « soutien à la parentalité »). Chez certains parents, il y a des situations de misère silencieuse, où l’on cache ses difficultés par peur d’être jugé, d’où un repli sur soi. La relation de confiance qu’ils peuvent ou non tisser avec les enseignants et autres professionnels devient alors prépondérante. D’où l’utilité d’un référent famille, qui serait le seul point de contact à même de décortiquer la situation. À Caudry, par exemple, une médiatrice profite des actions de soutien scolaire pour discuter avec les parents et faire passer des messages.

Cela nécessite d’arriver à identifier et contacter les parents qui ne scolarisent pas leurs enfants. Pour cela, certaines structures n’hésitent pas à faire du porte-à-porte, et à gagner peu à peu la confiance des familles. Pour le reste, il est essentiel de s’appuyer sur le collectif, sur les parents, à travers des événements très simples comme la fête des voisins, de quartier, de l’école, des challenges sportifs. « J’ai vu des parents très volontaires, qui rattrapaient les autres sur le chemin de l’école pour leur dire : on a besoin de vous. » Il faut aussi être attentifs aux indices ténus, commes ces parents illettrés qui viennent à « l’heure du conte » en bibliothèque pour écouter l’histoire et la raconter plus tard à leurs enfants en suivant les images du livre.

C’est comme ça de fil en aiguille, à partir de petites choses très simples comme de décorer pour la fête de l’école, que les gens reintègrent des groupes sociaux. À partir de là, on peut leur faire développer des petits réflexes, des astuces du quotidien qui sont loin d’être évidentes pour tous, comme de vérifier cahiers et cartables le soir, ou de demander à leurs enfants ce qu’ils ont fait à l’école.

Pour les professionnels, cela montre bien qu’il vaut mieux, si possible, essayer de créer les projets avec les parents en les impliquant, plutôt que leur proposer des opérations déjà ficelées à appliquer sur le terrain. Le dispositif de réussite éducative, qui a pour but d’accompagner l’enfant dans sa globalité (soutien scolaire, éveil culturel et sportif, assistance sociale, etc.) semble mieux marcher à petite échelle. « Dès qu’il faut monter en puissance, passer à un territoire plus grand, cela devient plus complexe, désordonné et les procédures s’alourdissent » explique Sylvie Condette. Il y a un important travail de maillage à poursuivre, pour savoir qui fait quoi et ne pas juxtaposer les actions. La géographie de la politique de la ville, par exemple, ne recoupe pas exactement celles des quartiers prioritaires (ex-ZEP).

Des professionnels très engagés

« Ce qui est frappant, c’est leur mobilisation très forte, explique Sylvie Condette. Il y a des gens qui font des choses incroyables. » Certes, à côté de cela, l’équipe a rencontré des enseignants qui vraiment n’en pouvaient plus, devant toutes les difficultés qu’ils prenaient à bras-le-corps, avec l’impression de toujours refaire, de toujours recommencer − l’historique des dispositifs de la politique de la ville qui se sont succédés depuis plusieurs années est impressionnant. « Mais on voyait bien, raconte Sylvie Condette, qu’ils se remobilisaient lors de ces temps d’échanges, trop rares, avec d’autres collègues confrontés ailleurs aux mêmes difficultés. » Ceux qui ne s’impliquent pas, dépassés par l’ampleur de la tâche, restent l’exception.

Mais il subsiste un important problème, celui de la continuité dans le temps des actions. Car les crédits alloués aux politiques de la ville le sont en général pour des périodes brèves. Conséquence, un certain nombre des personnels sont en situation précaire. Or tisser une relation de confiance avec les parents est long. Si le personnel quitte le secteur à la fin de son contrat, il n’est pas toujours possible de renouer le contact, les parents ne veulent pas tout recommencer.

Les malentendus

« Une fois, raconte Sylvie Condette, je suis arrivée à la sortie de l’école, vers 11h. Les mamans parlaient d’un papier, un papier important. Une des mères l’avait rangé dans le tiroir où elle rangeait les papiers importants − j’ai compris ensuite qu’elle ne savait pas lire, et qu’elle les accumulait là sans vraiment les traiter. Elle racontait avoir donné le papier à son mari qui l’avait regardé et avait dit : mon fils n’est pas un débile, il n’en a pas besoin. Pourquoi ? Parce que ce papier n’avait pas été donné à tout le monde. Ce qu’il avait probablement considéré comme stigmatisant. En fait, comme me l’a expliqué ensuite l’enseignante, il s’agissait juste d’un bilan de santé, distribué en fonction de la date anniversaire de l’enfant. Voilà pourquoi tout le monde ne l’avait pas eu. L’enseignante avait pourtant bien expliqué aux parents ce que c’était, et leur avait même donné les conclusions (tout va bien, etc.) Mais rien n’y avait fait, car il y avait eu ce papier avec lequel les mères avaient dû repartir. Et à la sortie de l’école, les discussions vont bon train, une idée fuse, tout le monde s’en empare, sans forcément vérifier les faits. Bref, il y a toujours des malentendus, et pour les lever il y a besoin d’une démarche individuelle en face-à-face avec chaque famille. Ce qui prend du temps. »

Le programme Prescol

  • Ce sont la préfète déléguée pour l’égalité des chances auprès du préfet de région, Sophie Elizéon, et la préfecture du Nord qui ont financé les recherches. Guy Charlot, directeur académique des services de l’Éducation nationale du Nord, et l’inspection académique du Nord ont apporté leur soutien et leur assistance tout au long du programme.
  • Après le démarrage de l’étude, la question de la scolarisation des enfants avant trois ans a pris un relief particulier en avril 2016, quand les ministres de l’Éducation nationale (Najat Vallaud-Belkacem) et des Familles, de l’enfance et des droits des femmes (Laurence Rossignol) ont lancé une campagne de mobilisation pour encourager la scolarisation avant trois ans.
  • L’équipe du Cirel est composée d’enseignants-chercheurs de l’Université de Lille − sciences humaines et sociales et de l’école supérieure du professorat et de l’éducation (Espé Lille Nord de France), partenaire du projet. La liste des membres de l’équipe de recherche : Sylvie Condette, Benoît Maréchaux, Francine Kanga, Sylvain Obajtek, Catherine Ruffin-Beck, Michael Bailleul.