À l’occasion d’une exposition et d’une journée de sensibilisation, focus sur un établissement qui emploie des travailleurs handicapés, l’Esat.

Le 22 novembre, l’université organise une journée de sensibilisation sur le handicap (avec des ateliers de sérigraphie et de percussions). Elle accueillera des membres d’un établissement et service d’aide par le travail, l’Esat Imprim’services de Lille. Ces structures offrent une activité professionnelle, contre rémunération, à des travailleurs handicapés, dans un cadre protégé. L’Esat Imprim’services de Lille est spécialisé dans les différents métiers de l’imprimerie : PAO, offset, façonnage (la mise sous pli, l’étiquetage, l’agrafage,…). « Mais l’objectif est aussi d’améliorer leur autonomie, leur épanouissement professionnel et social en organisant pour eux des activités sportives, de loisir, d’ouverture sur l’extérieur, d’initiation à la vie quotidienne, etc. » explique Anne Merlen, assistante sociale à l’Esat Imprim’services. C’est dans ce cadre qu’est née l’exposition (voir encadré).

L’exposition et la journée de sensibilisation sont aussi l’opportunité pour les usagers de l’Esat de se confronter à un autre milieu que les établissements spécialisés. « Quand Cédric et Louis sont arrivés tout à l’heure pour faire l’accrochage de l’exposition, ils m’ont dit qu’ils n’étaient jamais venus dans une université raconte Anne Merlen. Ils me disaient : c’est grand, c’est beau, qu’est-ce qu’on y fait ? » La quasi-totalité d’entre eux n’a pas fait d’études supérieures. « Nous rencontrons souvent des parents un peu perdus, qui ne savent pas vraiment comment orienter leurs enfants. » raconte Anne Merlen, notamment lorsque se terminent des filières spécialisées à la fin de l’adolescence.

Un milieu protégé

La fonction d’un Esat est aussi d’accompagner ses usagers dans la définition de leur projet professionnel. « Nous les aidons à se représenter concrètement ce que seront leurs futures conditions de travail, indique Anne Merlen, et à déterminer si leur handicap pourra ou non leur créer des difficultés » Parfois, l’Esat les invite à tester certaines activités dans le milieu professionnel ordinaire. Toutefois, la plupart sont réticents à quitter l’Esat. D’abord parce qu’il est très difficile d’y entrer. Il faut faire plusieurs stages, et toute une procédure avec des listes d’attente très longues. Ensuite parce que l’Esat est un milieu très protégé. On y travaille généralement à son rythme et on bénéficie d’ateliers divers. On vient y chercher du travail, mais peut-être avant tout une vie sociale. « C’est le cas en particulier de notre centre, qui, avec une centaine de travailleurs handicapés, reste à taille humaine, très familial, explique Anne Merlen. Des liens d’amitiés et de solidarité se sont créés entre eux. » La mobilité professionnelle se fait donc plus fréquemment d’un Esat à l’autre.

Le témoignage de Cédric, usager de l’Esat

Parce qu’il avait toujours aimé ça, Cédric se tourne vers l’horticulture. Mais à force de déplacer de grosses poubelles ou des tondeuses, il commence à avoir des problèmes de dos, et doit s’orienter vers les métiers de l’imprimerie. Il travaille aujourd’hui au façonnage (pli, découpe, reliure du papier, etc.) de l’Esat, mais continue de faire un peu d’horticulture sur les espaces verts du site.

« L’université ? Je ne sais pas trop ce que c’est. Moi, j’ai des retards, je ne sais plus lire. Pour le reste, je me débrouille bien : le calcul, les horaires, me repérer dans le métro. Mais pour la lecture, je fais des blocages. » Avec calme, il raconte. « En fait, vers cinq-six ans, je commençais à savoir lire. Mais mon père me battait, alors j’ai dû être placé. J’ai fait divers foyers, et donc je n’ai pas pu continuer mes études. » Aujourd’hui père de famille, et accompagnant souvent ses enfants dans des bibliothèques, cet amateur de mangas aimerait bien s’y remettre. « On a des cours à l’Esat. C’est difficile pour moi, dès que les mots sont longs. Mais je progresse, petit à petit. »

L’expo

Au départ, l’Esat déménage, passant du quartier lillois de Wazemmes à celui de Fives. Les murs du nouveau bâtiment sont alors bien vides. L’Esat décide d’organiser un atelier photo, pour réaliser le portrait de chacun des usagers de l’établissement. L’idée vient alors de travailler sur la représentation de soi. La proposition d’organiser une initiation à la sérigraphie grâce l’Atelier Kouglof, situé lui aussi à Fives, en est l’occasion. Chaque participant est invité à réfléchir sur la manière qu’il a de se voir.

Les portraits photo et en sérigraphie sont exposés une première fois à la Galerie bleue, à Lille (quartier Moulins). Ils le sont de nouveau en ce moment à l’espace vie étudiante de la bibliothèque universitaire centrale.

Autoportrait de Jean-Michel

Autoportrait de Jean-Michel − « Je trouvais mon portrait photo trop grimaçant. J’ai donc voulu me représenter par ce qui me caractérise le plus, ma passion des chiffres. J’adore compter, à haute voix, dans ma tête. J’arrive à déterminer le jour de naissance [lundi, mardi, etc.] de quelqu’un selon une règle que j’ai bien en tête. Pour aller plus loin, j’ai foncé les chiffres et les lettres qui me correspondent [initiales, date de naissance, etc.] »

Sa photo par l’un de ses collègues semble sortie tout droit de vieux films en noir et blanc. Mais c’est sa propre représentation par lui-même en sérigraphie, qui interpelle. « C’est Frankenstein » lance un de ses collègues, pointant les sortes de cicatrices qui zèbrent son portrait. D’autres voient dans la concentrations de ces dernières au niveau du front, une toile d’araignée. « Ça m’a pris comme ça, je ne sais pas l’expliquer »

Autoportrait de Cédric

Autoportrait de Cédric − « J’ai complètement inventé, j’adore dessiner, la plupart du temps je recommence jusqu’à ce que je sois convaincu ; là, je l’ai été de suite. C’est abstrait, comme un Picasso. J’aime les formes géométriques, ce qui sort un peu de l’original, mon œuvre fait un peu fiction. Certains disent que mon côté jardinier ressort, ma bouche ressemble à un sapin et le haut de ma tête à une toile d’araignée. Je veux que le public se dise « Wahou » quand il verra mon portrait. »

Autoportrait de Malika

Autoportrait de Malika − « Je me suis représentée en 3 portraits, parce qu’on dit de moi que j’ai plusieurs facettes. C’est ainsi que j’ai voulu illustrer le regard que les autres peuvent porter sur moi… le jugement parfois trop hâtif. »

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