En janvier 2015, la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo était attaquée. Avec la participation des personnels et des étudiants, deux chercheurs ont cherché à savoir quels souvenirs se sont imprimés dans la mémoire collective à cette occasion, et comment.

Chacun d’entre nous possède une mémoire autobiographique, constituée par ce que nous vivons. Certains faits, par les émotions fortes ressenties, nous marquent davantage : ce sont les «souvenirs flashs ». Une partie d’entre eux est personnelle, comme ceux du jour de notre mariage. D’autres, au contraire, sont collectifs et découlent d’une émotion partagée par toute une population, comme la survenue d’une catastrophe. Ils constituent la « mémoire collective » d’un large groupe d’individus. Par exemple, les attentats du 11 septembre 2001 ont marqué plusieurs générations comme l’une des premières attaques terroristes de grande ampleur. Mais les conditions dans lesquelles ces souvenirs rares et particuliers se forment sont mal connues.

C’est pourquoi, en écoutant les réactions de leur entourage après l’attaque de la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, Marie-Charlotte Gandolphe et Mohamad El Haj ont décidé d’étudier les souvenirs des Français. « Autour de nous, les personnes semblaient profondément marquées, racontent les chercheurs. Elles disaient qu’il y aurait un avant/après, que l’attaque avait ébranlé la vision des choses en termes de valeurs. » Or, la mémoire autobiographique et les souvenirs flashs font partie des notions que ces deux psychologues au laboratoire Scalab (Univ. Lille/CNRS) utilisent dans leurs travaux sur la mémoire. Mais il fallait faire vite. Car pour savoir si un événement peut générer des souvenirs flashs, il faut évaluer l’impact de l’annonce de l’événement peu de temps après qu’il se soit produit et investiguer sa persistance plusieurs mois après.

Les chercheurs ont donc été confrontés à un contexte singulier de recherche. Tout en vivant les répercussions d’un événement, ils ont dû concevoir une méthodologie pour l’analyser. Des questionnaires ont ainsi été rapidement préparés. Pour les diffuser efficacement, ils ont demandé l’aide de l’université qui l’a diffusé aux abonnés de sa page Facebook, ainsi qu’à des groupes d’étudiants.

Lieu d'hommage pour les victimes de l'attaque sur Charlie Hebdo, avec bougies, fleurs, pots à crayons. Photo prise de nuit, le 19 janvier 2015

Lieu d’hommage pour les victimes de l’attaque
(Christian BilleCC BY-NC-SA 2.0)

Les scientifiques ont noté une implication plus forte que d’habitude. En seulement trois jours, ils ont collecté 235 réponses complètes et utilisables. Au-delà de la participation déjà importante en si peu de temps, les questionnaires ont été remplis avec attention, les QCM comme les questions semi-libres. « On a senti qu’avec la gravité de l’événement, les gens qui répondaient le faisaient sérieusement», décrivent-ils.

Un des particularités des souvenirs flashs est que les personnes interrogées « revivent » la scène de l’annonce de l’événement ou de l’attaque. Ils expérimentent un sentiment de réminiscence. C’est pourquoi le sondage proposé par les deux chercheurs portait sur les émotions éprouvées – surprise, tristesse, peur, etc. − mais aussi sur les contextes visuel et auditif de réception de la nouvelle. À cela s’ajoutaient des indications sur les moments où l’événement leur avait été rappelé, par les médias ou en discutant avec d’autres personnes.

Effectivement, sur 235, seul un participant n’a pas su décrire comment il en avait pris connaissance. Seulement quatre ne se souvenaient plus où ils étaient et sept avec qui ils étaient. Une majorité pouvait également revoir la scène, ce qui est relativement fréquent dans les études sur la mémoire. « Cela n’est pas spécifique aux souvenirs flashs, explique Marie-Charlotte Gandolphe. Le rappel autobiographique est en général majoritairement visuel. »

Globalement, l’analyse du sondage a confirmé la première impression des scientifiques. L’attaque contre Charlie Hebdo a bien eu pour conséquence des souvenirs flashs chez un nombre important de personnes. Elle semble bien entrée dans la mémoire collective.

Par la suite, Marie-Charlotte Gandolphe et Mohamad El Haj souhaitent continuer ce type de recherche avec d’autres événements de même ordre pour les comparer. L’étude des souvenirs issus de situations extrêmes peut permettre de faire évoluer la recherche sur des maladies de la mémoire comme Alzheimer (voir encart ci-dessous).

Les souvenirs flashs chez une malade d’Alzheimer

À la suite des attentats de Paris du 13 novembre 2015, les deux chercheurs de Scalab ont réalisé avec d’autres collègues une étude sur une patiente atteinte d’un stade « léger » d’Alzheimer, madame F. Cette maladie est caractérisée par un déficit de la mémoire. Certains souvenirs restent, et d’autres non. Les recherches suggèrent que cela est dû à la perte du contexte de ces derniers (d’où et quand ils proviennent).

La question, ici, a été de déterminer si, malgré la maladie, des souvenirs flashs avaient été déclenchés. Autrement dit, si leur ancrage dans la mémoire a été « plus solide » grâce à la forte charge émotionnelle de l’événement. À la mi-janvier 2016, deux mois après les attentats, les chercheurs ont donc interrogé madame F., en présence de son mari. Celui-ci a ainsi pu confirmer dans quelles circonstances sa femme avait reçu la nouvelle. Résultat : en dépit de ses troubles, madame F. semble relativement bien se souvenir de l’événement mais aussi du contexte dans lequel elle en a entendu parler pour la première fois.

Pour les scientifiques, les conclusions de cette étude vont faire avancer les recherches sur le fonctionnement de la mémoire émotionnelle chez les malades d’Alzheimer. Ce type d’événement qui déclenche des souvenirs à long terme est une opportunité rare. C’est pourquoi les chercheurs l’ont étudié en détail chez madame F. (est-ce qu’il a suscité des souvenirs visuels, auditifs, de la surprise, de l’anxiété, de la tristesse, etc.). Il peut permettre de mieux comprendre pourquoi des personnes très différentes (éducation, activité sportive, mode de vie, etc.) ne peuvent plus retenir des événements de tous les jours.

  • EL HAJ M., GANDOLPHE M-C, WAWRZICZNY E., ANTOINE P., ‘Flashbulb memories of Paris attacks: recall of these events and subjective reliving of these memories in a case with Alzheimer disease’ Medicine (Baltimore), 2016 November
    Lire l’article (en anglais)
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