Représenter la nature à partir des déchets qui la polluent : rencontre avec l’artiste tchèque Veronika Richterová, globe-trotter enthousiaste en résidence à l’université.

Ils auraient envie de toucher à tout. Les enfants d’un centre de loisirs de Villeneuve d’Ascq tourbillonnent autour des méduses, poissons, homards et autres sculptures en plastique de Veronika Richterová. « Cela les attire sans doute parce que ce sont des matériaux de couleurs vives, et très proches d’eux − elles viennent principalement de simples bouteilles en plastique », explique Veronika Richterová. Un art du quotidien, donc, qui ne le met pas à distance. L’artiste tchèque l’appelle le PET-ART, du nom du principal composant des bouteilles, en anglais polyethylene terephthalate (PET) − qui joue aussi sur le mot anglais pour animal, pet, fréquents modèles de ses sculptures.

Cela fait bientôt une quinzaine d’années, qu’armée d’un pistolet à air chaud, de ciseaux et de cutters, Veronika Richterová sculpte, déforme, découpe et donne une nouvelle vie à ces rebuts de la société de consommation. « Au début, je travaillais avec des matériaux classiques comme le bois, le bronze ou le métal. Puis j’ai découvert le plastique, pensant que cela n’aurait qu’un temps. Mais en fait, j’ai continué, parce que je découvre toujours de nouvelles manières de faire ou d’inventer. » Le plastique des bouteilles est transparent comme le verre, mais élastique contrairement à celui-ci. Quand elle souhaite quelque chose de plus opaque, elle se tourne vers une autre variété de plastique, le polyéthylène, beaucoup plus difficile à déformer en revanche.

Elle fouille donc les poubelles jaunes de son pays, la République tchèque, où les habitants jettent avec plus ou moins de rigueur le plastique à recycler. Lesquels finissent par reconnaître sa silhouette familière, au point que ses voisins lui déversent parfois le contenu de leur bac dans son jardin… « Ma famille commençait à trouver la maison vraiment envahie, alors j’ai construit un atelier pour les entreposer. Il y en a du sol au plafond. J’ai aussi cinq caves pleines, qui se re-remplissent à mesure que je les vide… » Elle va aussi faire son choix dans les véritables cavernes d’Ali Baba que sont les déchetteries. « En République tchèque, les fabricants de bouteilles rivalisent d’originalité pour différentier leurs produits, il y en a de toutes les couleurs et de toutes les formes. » Elle est donc l’une des rares personnes à attendre avec impatience la saison où les services marketing des ces firmes dévoilent les nouveaux modèles, comme autant de possibilités de création.

Mais ce qu’elle préfère sans doute, c’est de parcourir le monde avec son mari, à la recherche des inventions des gens anonymes pour recycler le plastique. « C’est encore très répandu dans les pays de l’ancien bloc de l’est, où la société de consommation n’est pas aussi ancienne qu’à l’ouest. Pendant la période communiste, il y avait peu de produits dans les magasins, et les gens fabriquaient beaucoup de choses par eux-mêmes. » Certains fabriquent des serres en bouteilles plastique ou encore des clôtures pour leur potager. Il y a aussi une sorte d’épouvantail à taupes − « une invention tchèque ? » −, où une hélice à base de culs-de-bouteilles en plastique et parfois décorée, tourne et fait vibrer une barre de fer plantée dans le sol, au grand déplaisir de ces petits mammifères. L’identité des pays reste aussi bien visible dans la forme et le décor de ses bouteilles, malgré l’uniformisation des productions industrielles. « En Ukraine, par exemple, les bouteilles de bière sont souvent ornées de dessins folkloriques variés et complexes. »

Son travail lui permet aussi de voyager pour y organiser des ateliers, comme cet été lors d’une nuit blanche à Tel Aviv avec des gens « très joyeux et très adroits ». Ou encore son séjour sur une des îles du Cap Vert dont la côte est reçoit les déchets de l’Afrique et même du monde entier − « certains venaient des Philippines ». Là-bas, elle travaille avec les habitants, souvent des immigrés sénégalais ou nigériens installés dans des bidonvilles, et leur apprend à fabriquer des petites sculptures à vendre aux touristes, figurant par exemple les tortues qui viennent se reproduire sur l’île. À La Havane, elle accroche un très grand lustre dans l’avenue d’un quartier pauvre, n’utilisant qu’un faible pourcentage des monceaux de bouteilles, que l’ambassade tchèque, pleine d’enthousiasme, venait de lui collecter depuis un an en prévision de son arrivée. Elle anime aussi un atelier dans une église, improvisant une source de chaleur à partir des cierges, son pistolet à air ne pouvant fonctionner faute d’électricité.

Au début, il lui arrivait de sculpter des créatures surnaturelles. « Mais finalement, c’était un peu trop facile. Avec le temps, je préfère contraindre un peu mon travail en travaillant à partir de modèles existants. » Son grand sujet, c’est la vie sous-marine et ses créatures. « Pour moi, l’océan est un lieu immense, inexploré, et plein de mystères, propice à l’imagination ». Elle en tire d’immenses méduses, ou un homard rouge − « c’est une des premières œuvres en plastique que j’ai faites, à l’époque où trouver des bouteilles de cette couleur était comme découvrir un trésor ! ». Avec un banc de poissons tournoyants, elle montre aussi l’abondance de la vie à ses profondeurs.

L’association du plastique avec la mer est aussi l’occasion de mettre en lumière la pollution océanique. Dès qu’elle en a l’occasion, elle participe à des opérations de nettoyage des plages. Elle est d’ailleurs intervenue, le 25 janvier, à une rencontre-débat à la bibliothèque universitaire centrale avec deux associations qui œuvrent pour un environnement plus durable.

Et après ? Les projets ne manquent pas, des vieux sacs dont elle veut faire des masques, de ses autres activités en peinture et en photographie, aux nouvelles idées pour vider (un peu) sa maison. « Mais je crois que ma nature profonde est de collectionner des objets, et de les transformer pour leur donner un nouveau sens. »

Une résidence ouverte

Veronika Richterová a déjà reçu pour des visites le personnel, les enfants de la crèche de l’université, les étudiants en tchèque. La semaine du 23, elle a organisé tous les jours des ateliers pour initier à sa technique. Son exposition, Ocean Plastique, sera visible jusqu’au 10 février, à la galerie des 3 lacs (voir ses photos de l’exposition et des ateliers).

Le site de Veronika Richterová

Le « finissage » de l’exposition aura lieu le mercredi 8 février à 12h30. Alexandre M. (multi-instrumentiste et étudiant en philosophie à l’université) exécutera « Reflux », une performance musicale improvisée, directement inspirée de l’univers de l’artiste plasticienne, et particulièrement des récentes séries portant sur les fonds marins.

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