Numériser pour sauvegarder, mais aussi pour diffuser les connaissances au grand public : tel est le double objectif d’une opération scientifique consacrée à un ensemble exceptionnel de graffitis anciens, le château de Selles à Cambrai.

Le château de Selles est un monument unique en France, classé patrimoine historique depuis 1981. Il contient une densité inégalée de graffitis et d’inscriptions sur ses murs : environ deux mille, qui vont du XIVe siècle à nos jours. De natures diverses – inscriptions, dessins, marques −, ils ont été gravés sur les murs de ses galeries par les hommes et les femmes qui y sont passés.

Mais depuis 2010, le château est fermé au public afin de préserver ses pierres des attaques du temps. Fragilisées par les infiltrations et l’humidité, et notamment par la cristallisation de sels, les pierres voient en effet leur surface se boursoufler et se décoller par plaques. Les traces superposées de toutes les époques que le château a traversées risquent de disparaître progressivement. À ce jour, les spécialistes n’ont pas trouvé de solution satisfaisante pour les préserver.

Gravures et inscriptions du château de Selles (DRAC-SRA-Hauts-de-France et C2RMF)

Gravures et inscriptions du château de Selles (DRAC-SRA-Hauts-de-France et C2RMF)

Ces gravures et ces textes constituent de véritables archives pour les archéologues et les historiens Leur relevé, leur déchiffrement et leur lecture constitutent des défis pour les chercheurs (DRAC-SRA-Hauts-de-France et C2RMF)

Ces gravures et ces textes constituent de véritables archives pour les archéologues et les historiens Leur relevé, leur déchiffrement et leur lecture représentent en général des défis pour les chercheurs (DRAC-SRA-Hauts-de-France et C2RMF)

Comment conserver et étudier ce patrimoine exceptionnel, l’un des rares témoins du riche passé médiéval de Cambrai, tout en le rendant accessible au public ? Partageant cette préoccupation, diverses institutions se rapprochent alors à partir de 2011 : la ville de Cambrai, le service régional de l’archéologie, les spécialistes de la conservation du centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) et des membres de l’Université de Lille – sciences humaines et sociales. Elles réunissent une équipe de scientifiques qui lance une numérisation des graffitis du château.

L’un des objectifs est de prendre un instantané de l’état de dégradation des pierres, afin de disposer d’une référence si elles évoluaient dans le futur. Impossible d’utiliser des méthodes traditionnelles comme des moulages ou de simples photos, ni de réaliser des prélèvements sur la pierre : les graffitis, trop fragiles, n’y survivraient pas. Des méthodes et connaissances de plusieurs disciplines sont mises à contribution pour développer des techniques de relevés. En 2015, grâce à un financement public (voir encadré), la société Voxcell, spécialisée dans la 3D en accomplit une étape importante. Elle réalise en une journée le relevé complet d’une des tours. Ces 980 clichés permettent d’établir une représentation en 3D du lieu (par une technique appelée photogrammétrie − voir cet article du magazine Nord Êka qui explore les instruments utilisés au château de Selles).

Un autre objectif de la numérisation est de faire une étude scientifique des graffitis. Le but est de créer une véritable encyclopédie de ces traces et dessins, enregistrée dans une base de données. Y contribuent les analyses d’historien-ne-s, de préhistoriens spécialistes des gravures rupestres, de paléographes (experts en écritures anciennes), d’iconographes, etc.

Les scans 3D permettent d'enregistrer au dixième de millimètre près les surfaces des murs et les gravures qu'il s'y trouvent. Pour les chercheurs, ce sont des outils de travail qui permettent parfois d’identifier détails invisibles sur le terrain. (DRAC-SRA-Hauts-de-France et C2RMF)

Les scans 3D permettent d’enregistrer au dixième de millimètre près les surfaces des murs et les gravures qui s’y trouvent. Pour les chercheurs, ce sont des outils de travail qui permettent parfois d’identifier détails invisibles sur le terrain.
(DRAC-SRA-Hauts-de-France et C2RMF)

Car le lieu est complexe. Depuis sa création au XIIIe siècle, il a subi de nombreuses modifications. Il a abrité une prison, a servi de place forte avant de devenir un hôpital militaire puis l’actuel palais de justice de Cambrai. D’où l’importance d’un travail collaboratif pour démêler l’histoire des traces qui s’y sont accumulées et superposées.

L’équipe travaille en particulier à dater les graffitis. Ce qui n’est pas possible en utilisant les méthodes classiques de l’histoire de l’art : exécutés le plus souvent par des mains anonymes (prisonniers, soldats, visiteurs,…), ces graffitis ne puisent pas dans les mêmes références culturelles et stylistiques que les tableaux de maître. L’équipe peut cependant exploiter certains détails : tel vêtement ou telle scène représentée, par exemple, sont caractéristiques d’une époque spécifique. Elle analyse aussi la superposition des gravures pour établir dans quel ordre leurs différents auteurs les ont dessinées.

Le relevé archéologique d'une gravure est le résultat d'une longue analyse. Ici, les chercheurs ont révélé un motif fréquent au Moyen Âge, une roue de la fortune finement gravée. (DRAC-SRA-Hauts-de-France et C2RMF)

Le relevé archéologique d’une gravure est le résultat d’une longue analyse. Ici, les chercheurs ont révélé un motif fréquent au Moyen Âge, une roue de la fortune finement gravée.
(DRAC-SRA-Hauts-de-France et C2RMF)

Ce travail coopératif s’est étendu à un autre objectif majeur : faire en sorte que le château et son histoire soient accessibles au public. Un chantier non dénué d’une certaine urgence. Autrefois lieu emblématique de la région, « le château est aujourd’hui peu visible de l’extérieur et fermé au public, explique Lydie Perraud, animatrice adjointe du patrimoine de Cambrai, et donc pratiquement inconnu des nouvelles générations ».

Le projet est de sortir du cadre classique d’un musée et de concevoir une visite interactive permettant une réelle réappropriation du château par les habitants. Le dispositif sera au cœur d’un nouveau centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine (CIAP) qui ouvrira à Cambrai fin 2018. Il permettra aux visiteurs de déambuler dans les couloirs du château à l’aide de casques de réalité virtuelle nouvelle génération.

Les visiteurs des Journées européennes du patrimoine 2016 ont pu avoir un avant-goût de cette restitution en visitant virtuellement, comme s’ils y étaient, la tour numérisée en 2015, avec un prototype. Par la suite, l’équipe travaille à aller plus loin. L’idée est qu’une fois le casque enfilé, le visiteur puisse lui-même s’attarder sur les éléments de la visite qui l’intéressent le plus et consulter alors « l’encyclopédie » établie par les chercheurs. Celle-ci détaillera les conclusions de leurs analyses de telle ou telle gravure, et leurs hypothèses, par exemple, sur sa datation. « La réalité virtuelle est un nouveau medium, explique Laura Louvrier, tout reste à inventer, tant dans les contenus que dans les interactions des visiteurs avec le dispositif. »

Faire dialoguer prisonniers d’hier et détenus d’aujourd’hui

Reflet de la culture populaire d’une époque, les graffitis sont un moyen d’accéder à l’imaginaire des hommes et des femmes qui ont fréquenté le château à travers les siècles. C’est le cas en particulier de ceux qui y ont été emprisonnés. Or, qui de mieux que des détenus actuels pour parler des traces laissées par d’autres dans le passé sur les murs de la tour du château de Selles ?

Cette idée est à l’origine d’une exposition en 2016-2017 qui a associé des détenus du centre de Bapaume, à une trentaine de kilomètres du château. Grâce à la reconstitution virtuelle, ces derniers ont pu eux-mêmes explorer la tour et imaginer avec l’équipe un des parcours de l’exposition. Conçu par des étudiants en architecture, qui ont également réalisé une maquette du château, l’autre parcours insistait lui sur les transformations successives de l’édifice au cours de l’histoire, qui a la particularité de n’avoir jamais été rasé.

  • Des traces et des hommes. Imaginaires du château de Selles a eu lieu du 10 octobre 2016 au 12 février 2017 au musée des beaux-arts de Cambrai. L’exposition était une initiative du musée des beaux-arts et du service Ville d’art et d’histoire de Cambrai, qui ont travaillé en collaboration avec la faculté d’architecture de l’université de Gand et l’université catholique de Louvain (KU Leuven), le service pénitentiaire d’insertion et de probation du Pas-de-Calais, une association de développement culturel en milieu pénitentiaire, Hors cadre, et l’Université de Lille – sciences humaines et sociales (centre d’études en civilisations, langues et littératures étrangères − Cecille). L’association et l’université ont déjà collaboré par le passé sur un orchestre en prison.

La numérisation de la tour

L’étroite collaboration de la ville de Cambrai avec l’équipe scientifique a donné lieu à de multiples projets de valorisation vers le grand public, dont l’un s’appuie fortement sur les nouvelles technologies. La numérisation d’une tour en 2015 a pu se faire grâce à l’appel à projet « Expériences Interactives » de Pictanovo, organisme à travers lequel le conseil régional (principalement) finance des projets liés à l’image et au film.

L’équipe du projet

  • Colette Dréan, Virginie Motte, et Thomas Byhet (DRAC-SRA)
  • Nicolas Mélard (C2RMF)
  • Guillemette Lagarde, Florence Albaret, Diane Ducamp, Lydie Perraud (ville de Cambrai – service Ville d’art et d’histoire)
  • Alice Cornier (ville de Cambrai – musée des Beaux Arts)
  • Jean-Paul Deremble, Laura Louvrier, Christine Aubry (Université de Lille − sciences humaines et sociales – IRHiS [Univ. Lille/CNRS])
  • Audrey Ségard (Université de Lille − sciences humaines et sociales – IRHiS / Ville de Cambrai – Musée des Beaux Arts)
  • Emilie Avondino et Mauraine Carlier (association Espace Doctorants)
  • Maxime Huet et Antoine Saison (Voxcell)

Le projet a été sélectionné pour le salon Innovatives SHS 2017 à Marseille.

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