Entreprendre au féminin : à l’université, une rencontre a permis à plusieurs femmes ayant créé leur activité de témoigner de leur parcours.

Moins financées que celles des hommes, les entreprises créées par des femmes sont en général plus petites, moins diversifiées et avec une croissance plus lente : la faiblesse de l’entrepreneuriat féminin est un phénomène mondial, comme l’a montré un récent rapport de l’OCDE que Lynne Franjié, vice-présidente à la formation et à la vie universitaire à l’université, a cité en préambule à cette journée (organisée par le hubhouse).

Dans les Hauts-de-France, Caroline Plesnage, directrice régionale aux droits des femmes et à l’égalité, dresse un constat similaire, même si la dynamique est positive. Pour le moment, 28 % des entrepreneurs sont des femmes. Effectivement, leurs entreprises sont en général petites et ne créent souvent qu’un emploi, le leur. Ces dernières se situent majoritairement dans le secteur de la santé.

Les causes sont bien connues : une encore trop faible incitation pendant la scolarité, la concentration des filles sur un petit nombre de disciplines durant leurs études contrairement aux garçons, mais également un moindre accès aux crédits bancaires (contre cela, des dispositifs existent). « Je crois beaucoup au mentorat, explique Caroline Plesnage, comme ce que fait dans la région l’association little big women » où des cheffes d’entreprise chevronnées partagent leur expérience avec une entrepreneure moins expérimentée.

Vice-présidente déléguée à la formation et aux relations avec les entreprises des Hauts-de-France, Karinne Charbonnier est aussi chef d’une entreprise de pièces mécaniques, Beck Industries. Certes, des stéréotypes sexistes plus ou moins conscients existent, et elle a pu en faire l’expérience. Un jour, le conseil municipal de sa ville la contacte. Croyant bien faire, il lui propose de nommer un rond-point non loin de son entreprise, du nom de son grand-père, qui avait dirigé cette dernière. « Mais ce n’est pas lui, mais mon arrière-grand-mère qui l’a créé, en 1918 !, explique Karine Charbonnier. L’entrepreneuriat féminin a une plus longue histoire qu’on ne croit, il était par exemple beaucoup développé dans les Flandres avant la révolution industrielle. »

Une autre cause vient des obstacles dus à la vie familiale. « Cela fait à peu près trente ans que j’entends : comment vous faites pour être chef d’entreprise et mère de famille à la fois ?, raconte-t-elle. En général, je leur réponds : demandez à mon mari, qui est dans le même cas que moi ! » Elle insiste sur le fait de bien « choisir » son conjoint, car la répartition inégalitaire des tâches ménagères fait partie de ces préjugés sexistes qu’il faut savoir dépasser. La première question à se poser est de savoir ce qu’au fond, on souhaite faire de sa vie. Pour la vie de famille, on pourra toujours s’organiser.

Elle se tourne vers la salle. Une quinzaine d’étudiantes, qui assistent à la journée, souhaitent lancer leur entreprise. « Ayez de l’ambition, leur lance-t-elle. Vous êtes étudiantes, c’est le moment de foncer. » Et de raconter qu’au cours de sa carrière, elle a lancé ou a été impliquée dans la création de huit ou neuf entreprises. Certaines n’ont pas marché, mais c’est comme cela que qu’elle a appris. « Même en cas d’échec, au moins vous aurez essayé, et vos futurs interlocuteurs ou recruteurs apprécieront ces prises d’initiatives à votre âge. » Autre conseil : sortir des sujets typiquement féminins. « On n’entreprend pas de manière différente parce qu’on est une femme, parce que l’on serait par exemple, « plus intuitive » ou quelque chose comme ça. »

À 26 ans, Lamia Mialet, elle, vient de sauter le pas. Avec son associé, elle a quitté l’incubateur où se développait leur entreprise pour la lancer dans le grand bain. Il s’agit de Cozy’Air, dont l’objectif est de mesurer les polluants atmosphériques à l’intérieur des maisons et appartements. La jeune ingénieur chimiste, diplômée de l’Université de Lille − sciences et technologies a apprécié les dispositifs d’aide et de conseil, et les facilités d’accès que permettent des plate-formes telles qu’Euratechnologies. « Sans véritable compétence en électronique et informatique, nous avons pu bénéficier des conseils du centre d’innovation des technologies sans contact. » Plus qu’être femme − les comportements sexistes ont été plutôt l’exception dans son parcours jusqu’ici −, c’est surtout être jeune qui lui a semblé amener un peu de difficultés, car il faut prouver qu’on est crédible.

Réseau, réseau, réseau…

« La création d’entreprise se fait à tout âge ! » clame Annick Jehanne, dynamique grand-mère qui a créé il y a un an Hubmode, une plate-forme innovante de formation des professionnels de l’industrie de la mode et du textile. Elle s’appuie sur des cours en ligne, très prisés des multinationales qui peuvent former d’un coup des collaborateurs dispersés dans plusieurs pays.

« Travailler avec des gens différents, de tous les âges, est ce qui me motive tous les jours. » La native d’un petit village de l’Aveyron, longtemps parisienne, se félicite aujourd’hui d’être à Roubaix − « tout est possible dans cette ville folle ! » Comme d’autres participantes, elle insiste sur l’importance du réseau, elle qui a pu s’appuyer sur une longue carrière dans plusieurs groupes de mode et de textile, l’amenant entre autres à la tête de centrales d’achat. « Le business est dans Linkedin et les réseaux, clairement. » Indépendante (voir encadré), Véronique Fournier explique la discipline à laquelle elle s’astreint. « Je travaille seule, mais je réseaute beaucoup : deux à trois sorties par semaine »

« Les réseaux, les réseaux, les réseaux ! renchérit Estelle Lebas, membre, comme plusieurs des participantes, du groupe Networking Women Lille. Nourrissez-vous de l’énergie des autres » L’ancienne directrice de la communication du centre hospitalier régional de Lille, qui s’y trouvait bien avec sa « place dans l’organigramme » a pourtant décidé de se lancer. « Je suis typiquement l’exemple d’une femme avec un complexe de légitimité ! Pour débuter, j’ai eu besoin d’être adoubée par des gens dont j’avais un peu peur. » Elle s’occupe aujourd’hui d’un cabinet de conseil en communication.

Cependant, il n’est pas obligatoire d’avoir une idée prédéfinie du domaine où l’on veut entreprendre. Au départ, c’était pourtant ce que voulait faire Reem Ahmad quand, en 1997, elle a l’opportunité avec plusieurs collègues de reprendre l’entreprise où elle était salariée. Mais la propriétaire finit par changer d’avis, et Reem Ahmad décide alors de partir. Orpheline de sa passion de départ, elle analyse le marché, et après une reprise d’études, se décide pour créer en 2002, un cabinet de conseil en marketing entrepreneurial, R&D Consulting. Son réseau s’est constitué assez vite. « C’est très vivant : chaque année, je rencontre des centaines de porteuses et de porteurs d’idées »

Par petites touches, sa vie change. Constatant que la veille de tous ces secteurs lui prend de deux à trois heures par jour, elle décide de sacrifier… sa voiture ! Désormais, elle se lève une heure plus tôt pour aller à son travail en transports en commun, profitant du trajet pour se tenir au courant. « Mes parents m’ont éduquée de manière très ouverte, raconte-t-elle, et je suis optimiste. Quand je me suis lancée, je ne craignais pas le chômage, mais par contre je n’avais pas prévu les soucis de santé, et la chute de revenus qui a suivi. Heureusement j’ai pu rebondir. »

Du doctorat au yoga

Neda Lazarevic

Neda Lazarevic

Originaire de Serbie, Neda Lazarevic part faire un doctorat d’informatique en Grande-Bretagne. À l’issue de celui-ci, elle trouve du travail en France, dans un centre de recherche. « Mais quelque chose était déjà entré dans ma vie, et ce quelque chose, c’est le yoga » Ce processus de transformation intérieure, pour devenir « une meilleure personne », réaliser son potentiel, a changé sa vision et recréé le monde autour d’elle. Elle comprend alors que pour l’approfondir, il lui faut en devenir professeur. « La meilleure manière d’apprendre, c’est d’enseigner » Elle crée donc un centre, YogaLite, avec son conjoint. Elle s’amuse de son statut un peu atypique dans cette assemblée. « En général, on dit toujours que je suis prof de yoga, pas chef d’entreprise » Ce qui ne l’empêche pas, elle aussi de sacrifier très fréquemment week-end et vacances. Sur le réseau, elle souligne l’importance d’être ouvert aux rencontres non prévues, sans se laisser décourager. « Il y aura toujours des gens qui ne comprendront pas votre existence, il faut vivre avec. »

Elle ne s’y voyait pas du tout

Pénélope Houwenaghel

Pénélope Houwenaghel

Diplômée en histoire de l’art à l’université, Pénélope Houwenaghel s’intéressait à la langue des signes (française − LSF). Elle commence à l’apprendre, puis passe un diplôme à Paris. À l’époque, elle travaille dans une association de personnes sourdes, qui souhaite l’embaucher. Mais cette dernière change d’avis. Pénélope Houwenaghel créée alors sa propre activité, à 22 ans. À l’époque, elles ne sont que deux sur ce créneau dans la région Nord-Pas-de-Calais, et collaborent de temps en temps. Puis arrive un nouveau diplômé, qui ne souhaite pas se lancer tout seul : s’associer semble naturel. En 2004, VIA est née. C’est une société coopérative de production (Scop), où les profits sont affectés en priorité au maintien des emplois et au projet d’entreprise, et où le dirigeant est démocratiquement élu. En l’occurrence, c’est elle. « Au sortir de mes études il y a quinze ans, cela ne me serait jamais venu à l’idée. Mais le complexe de légitimité, vous savez, avec les années, il passe. » Dans VIA, il n’y a que six salariés. « Je suis sans doute dans le droit fil de ces enquêtes qui montrent que les femmes créent surtout de petites boîtes. Mais derrière ces six salariés, il y a des familles, des crédits pour des maisons… On a cette responsabilité. »

Creuser son sillon

Véronique Fournier

Véronique Fournier

« Plus on me dit que je suis folle, raconte Véronique Fournier, plus j’aime démontrer le contraire » Et il lui en a fallu, de la ténacité, pour démissionner de la fonction publique à 45 ans, avec un business plan « qui se bornait à mon niveau de charges » Sans modèle d’entrepreneur autour d’elle, mais avec un « gros bagage académique » et une riche expérience de terrain, elle créée son agence de communication. Problème : il en existe environ 900 dans la région à l’époque… « L’obligation de réussir vous donne une force incommensurable » raconte-t-elle. Elle travaille à se différencier, et l’agence tourne bien.

Mais au bout de quatre ans, elle paye un choix de départ : le statut de société à responsabilité limitée (Sarl). Il implique un niveau de charges très élevé, et elle a bien du mal à se rémunérer. C’est la liquidation judiciaire. Ce qui ne l’empêche pas d’intégrer une Scop, tout en démarrant une seconde activité. La fréquentation des graphistes et des imprimeurs, et son goût pour la décoration intérieure lui ont donné une nouvelle idée : des interrupteurs imprimés (dans la masse) de motifs décoratifs, mais aussi des tapis, toiles cirées, papiers peints, etc. L’entreprise s’appelle Juste une impression. « Mon leitmotiv est d’être authentique dans ma démarche. »

La vidéo de la rencontre

La journée Entreprendre au féminin était organisée par le hubhouse de l’université, en partenariat avec

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