L’inventaire du fonds néerlandais a livré plusieurs trouvailles, dont un poème inédit d’un important écrivain néerlandais

La bibliothèque universitaire a accueilli au printemps 2014 un fonds documentaire particulièrement important en provenance de l’Institut néerlandais de Paris. Cette collection est riche d’environ 9000 ouvrages, dont la majeure partie peut à ce jour être empruntée ou consultée. Parmi les nombreux livres de ce fonds, beaucoup portent différentes marques qui permettent d’en retracer la provenance : dédicaces, ex-libris, inscriptions manuscrites… Il est passionnant d’étudier ces marques et de partir à la recherche des informations dont elles sont porteuses.

La bibliothèque privée d’un couple d’écrivains néerlandais

Certaines inscriptions indiquent clairement que les ouvrages en question proviennent de bibliothèques privées, qui ont été offertes à un moment donné à l’Institut néerlandais parisien et qui viennent désormais enrichir les collections du service commun de la documentation (SCD) de l’université. C’est le cas notamment d’une petite centaine d’ouvrages en provenance directe de la bibliothèque d’un célèbre couple d’écrivains néerlandais de la première moitié du vingtième siècle, Carel et Margo Scharten-Antink, et de leur fille Théodora.

L’ensemble présente un intérêt documentaire remarquable. Si certains livres portent de simples inscriptions d’appartenance, la collection contient une cinquantaine de dédicaces manuscrites rédigées par une vingtaine d’auteurs renommés, qui nous plongent au cœur de la vie littéraire de l’époque. Et parmi toutes ces précieuses traces, l’on trouve un véritable joyau : un poème manuscrit et très probablement inédit de Carel Scharten dédié au poète Willem Kalma.

Les Scharten-Antink, populaires… et controversés

Lorsque Carel Scharten (1878-1950) et Margo Antink (1868-1957) se sont épousés en 1902, ils étaient l’un comme l’autre déjà engagés dans la carrière littéraire. Elle avait publié son premier roman Catharina (1899) ainsi qu’un recueil de nouvelles ; lui le recueil de poèmes Voor-hal (1901), dont le SCD possède un exemplaire qui porte une émouvante dédicace de l’auteur à ses parents : « Mon premier livre. Pour mes chers parents. Votre fils aimant, Carel ».

Tous deux allaient continuer, ensemble et séparément, à contribuer à la vie littéraire de leur époque. Margo Scharten-Antink publia entre 1906 et 1910 la trilogie Sprotje, qui connut un grand succès et l’établit définitivement comme l’une des romancières emblématiques de son temps. Carel Scharten, tout en continuant à publier des poèmes, se lança avant tout dans une activité de critique littéraire. Mais c’est au succès de leur écriture en collaboration que Carel et Margo Scharten-Antink durent le principal de leur notoriété. Ensemble ils publièrent en tout vingt-neuf romans et connurent un grand succès jusqu’à la fin des années 1920, souligné par de nombreuses réimpressions dans des éditions grand public. Carel étant de santé fragile et supportant mal le climat des Pays-Bas, le couple partit vivre en Italie et s’installa définitivement à Florence en 1924.

Leur popularité fut remise en cause au début des années 1930. Les époux Scharten-Antink ne cachèrent pas leur sympathie pour le régime fasciste et l’exprimèrent clairement dans leurs œuvres. Cela eut pour effet de les éloigner de leur public néerlandais, même si leurs premiers romans continuèrent à bien se vendre. Tous ces ouvrages ou presque sont en tout cas présents aujourd’hui dans les collections du SCD, à la disposition des lecteurs et des chercheurs qui lisent le néerlandais et souhaiteront redécouvrir cette œuvre écrite à quatre mains si populaire en son temps.

La vie littéraire d’une époque

Par son activité de critique, Carel Scharten se trouvait en relation étroite et permanente avec la vie littéraire de son temps. Jusqu’au début des années 1920, il rédigea pour la revue De Gids ou le journal De Telegraaf toute une série d’articles, dont la lecture permet de suivre quasiment au jour le jour les parutions littéraires néerlandaises dans les premières années du vingtième siècle.

L’étude des marques de provenance du fonds néerlandais du SCD souligne à quel point le contact des époux Scharten-Antink avec les écrivains de leur époque était nourri et assidu. Pendant plus de quarante ans, de nombreux poètes, romanciers et critiques ont adressé au couple des dédicaces souvent particulièrement amicales. C. S. Adama van Scheltema, Nico van Suchtelen, Arthur van Schendel, Maurits Wagenvoort, mais également les auteurs flamands Felix Timmermans, ou Emmanuel de Bom : autant d’écrivains parfois oubliés des lecteurs néerlandophones actuels, mais qui ont incontestablement marqué leur temps et sont à redécouvrir.

Cette liste fait également la part belle aux romancières à succès : Ina Boudier-Bakker, Top Naeff, Josine A. Simons-Mees, représentantes d’une génération d’écrivaines qui ont atteint la célébrité aux Pays-Bas autour des années 1900, ont toutes adressé des ouvrages dédicacés à leur collègue Margo Scharten-Antink.

Au tournant des années 1960, la romancière Annie Salomons a rédigé plusieurs livres de souvenirs dans lesquels elle évoque toute cette période foisonnante et retrace ses rencontres avec la plupart des écrivains cités, parmi lesquels le couple Scharten-Antink. Nous savons maintenant qu’elle a pour cela sollicité l’aide de leur fille Theodora, à qui elle a adressé ces ouvrages dédicacés, avec toute sa gratitude pour sa collaboration et ses sentiments les plus amicaux.

Un poème manuscrit inédit de Carel Scharten dédicacé au poète Willem Kalma

On possède peu d’infomations sur le poète Willem Kalma, sinon qu’il fut l’auteur d’un recueil de poèmes (Verzen), de quelques nouvelles et du drame social Solidarité représenté à Amsterdam en 1912. Une chose est sûre : Carel Scharten connaissait sa poésie, qu’il cite nommément dans un article intitulé « Art et nature dans la poésie », paru dans De Gids en 1913. Le fait de trouver dans la bibliothèque des Scharten-Antink un exemplaire du recueil de poèmes de Kalma ne constitue donc pas une surprise.

Belle surprise par contre que de découvrir sur la première page de cet exemplaire un poème manuscrit de quinze vers dédicacé « à Willem Kalma » et signé de la main de Carel Scharten. Une indication nous apprend que ce poème a été écrit en 1911, date de parution du recueil, à Tremosine, petite ville de Lombardie où le couple Scharten-Antink résidait alors.

« Nous errions ensemble dans le soir doré

Où nous regardions le ciel hors d’haleine

Et les roses de Dieu qui s’y consumaient. »

Ce poème, où le « nous » est sans cesse réaffirmé, témoigne d’une véritable communion créatrice entre les deux poètes. Pourquoi Carel Scharten l’a-t-il conservé sans le faire parvenir à son destinataire ? A-t-il au contraire fait parvenir à Willem Kalma un autre exemplaire de ce poème dédicacé ? Et pourquoi ne l’a-t-il pas publié ? Car il semble bien que ce poème soit demeuré inédit. Carel Scharten a continué après 1911 à publier occasionnellement de la poésie dans des revues littéraires, mais nous n’avons pu malgré nos recherches trouver aucune trace du poème en question. Voilà qui rend le fonds documentaire en provenance de l’Institut Néerlandais parisien d’autant plus précieux, et qui enrichit les collections du SCD de la plus belle manière.

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