Le Learning center organise tout au long de l’année des ateliers dans les écoles et les collèges, pour faire connaître la recherche menée à l’université. Récit de l’un d’entre eux, sur les écritures mésopotamiennes.

Ils l’attendent de pied ferme. Ce jour-là, les enfants d’une classe de CE1-CE2 d’Allennes-les-marais, petite ville à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Lille, reçoivent la visite d’une médiatrice de l’université, Pauline Leroy, pour un atelier sur le Proche-Orient ancien. Car depuis 2014, le Learning center de l’Université de Lille − sciences humaines et sociales organise gratuitement des ateliers dans les écoles primaires, collèges et lycées de la région. Ils ont pour but de faire connaître la recherche qui se fait dans les universités. Aucune raison, en effet, que les élèves ne bénéficient pas du fruit des recherches les plus récentes.

Les thématiques des ateliers sont en lien avec ce qui est étudié en classe. Par exemple, les premières écritures d’Égypte et du Proche-Orient ancien sont au programme d’histoire de 6e, les différentes écritures à celui de CE2. Peu à peu, le bouche-à-oreille aidant, l’information se répand et les enseignants sont de plus en plus nombreux à s’inscrire. « D’une soixantaine d’élèves concernés en 2014, nous sommes passés cette année à plus de 1500, explique Camille De Visscher, chargée de médiation scientifique au Learning center. Elle conseille d’ailleurs aux enseignants intéressés de réserver dès l’ouverture des inscriptions (voir ci-dessous), au vu des demandes croissantes.

Villes où se sont déroulés les ateliers. Cliquer sur le nombre pour zoomer − Voir en plein écran

Pour l’heure, aidés par leur maîtresse, les enfants protègent leurs tables avec des toiles en plastique blanc, et on cale le projecteur avec les cahiers d’une petite fille. L’introduction sera légère, pour ne pas embrouiller les CE1-CE2, pas toujours bien au clair des échelles de temps. Mais avant même que la médiatrice ne commence, les questions fusent. « Est-ce que vous avez déjà visité Lascaux ? Vous travaillez dans quelle grotte ? Et est-ce que vous avez vu le crâne de Lucy ? » Pauline Leroy leur rappelle calmement que les archéologues travaillent souvent à l’air libre et sur d’autres périodes que la préhistoire. Certains n’avaient pas bien compris : ils sont déçus qu’on ne s’intéresse pas aujourd’hui à la star incontestée, les hiéroglyphes. Non, mais celle dont il va être question ce jour-là n’est pas mal non plus : il s’agit, rien de moins, que de la plus ancienne écriture du monde, celle de la Mésopotamie − « pays entre les fleuves ». Un petit-fils de professeur d’histoire annonce fièrement connaître le sujet, et la classe scrute une carte pour localiser la région. Ils ont tous entendu parler des pays actuels où elle se situait, Syrie, Irak, si souvent à la une de l’actualité.

Alors, demande Pauline Leroy, pourquoi l’écriture a-t-elle été inventée ? Les enfants ne manquent pas d’idées. « Pour communiquer quand on est loin ? Pour apprendre ? Pour inventer des prénoms ? Pour ceux qui étaient muets ? Pour ne pas confondre les choses ? » Pauline Leroy leur explique. Les Mésopotamiens ne disposaient pas de beaucoup de matières premières comme le bois, la pierre ou les métaux précieux. Ils étaient donc obligés de beaucoup commercer, donc d’envoyer des messages au loin, à dos d’âne, mentionnant combien de têtes de bétail, par exemple, ils exportaient. Pour noter ces renseignements, ils ont commencé à tracer des signes avec des roseaux taillés sur de l’argile, matériau qu’ils trouvaient en abondance dans leurs fleuves. Et de fil en aiguille, l’écriture est née.

Mais voilà le moment de s’atteler aux manipulations. Pauline se saisit d’un couteau aiguisé pour découper les pains d’argile. Est-ce l’ustensile ou la couleur rouge de la terre crue ? L’image, en tout cas, frappe un petit garçon. « C’est de la viande de boucherie ! » s’écrie-t-il pour faire rire ses camarades. Un autre aimerait d’ailleurs un plus gros morceau. « Tu verras, c’est largement assez » lui répond Pauline. Elle explique que les tablettes étaient très petites, pour ne pas surcharger les messagers, et pour éviter qu’elles ne cassent une fois sèches. En outre, les écoliers mésopotamiens apprenaient sur des tablettes rondes, plutôt que carrées ou rectangulaires habituellement, sans doute pour qu’elles tiennent dans le creux de leur main. Les élèves actuels vont suivre leur exemple. Ils s’appliquent ainsi à former une bille ronde pour réchauffer l’argile. Ensuite, ils pourront modeler la tablette, qui doit être suffisamment épaisse pour ne pas sécher trop vite et leur laisser le temps d’écrire.

Premiers contacts avec l'argile : c'est froid, plus dur que la pâte à modeler, et… un peu salissant

Premiers contacts avec l’argile : c’est froid, plus dur que la pâte à modeler, et pour tout dire… un peu salissant

Les élèves forment une boule pour réchauffer et assouplir l'argile

Les élèves forment une boule pour réchauffer et assouplir l’argile

Ils commencent par la toute première écriture, née vers 3400 ans av. J.-C. Il s’agissait alors d’idéogrammes, dont Pauline Leroy leur projette un petit échantillon sur l’écran. Une petite fille s’étonne que le signe qui symbolise les étoiles soit aussi celui du dieu. « Oui, c’est le même dessin parce que pour eux, les dieux étaient dans le ciel » résume Pauline Leroy. Les enfants commencent à recopier quelques signes. Tête levée au-dessus de celles des autres, un garçon claironne que c’est facile. « Pour toi, tout est toujours facile » s’agace un de ses camarades. De l’avis général, c’est quand même plutôt difficile de dessiner dans l’argile.

D’autant qu’il faut maintenant former une phrase : « taureau vache manger céréales » annonce Pauline. Certains, pas très sûrs d’eux, effacent précipitamment dès qu’un adulte passe dans le secteur. Il faut dire que sur une tablette, c’est quasi-immédiat. « Madame, je ne savais pas que mon doigt, c’était une gomme ! » lance un boute-en-train, tout heureux d’avoir trouvé une nouvelle blague. Mais cette réversibilité n’a qu’un temps, celui du séchage. Pour leurs brouillons, les Mésopotamiens utilisaient parfois des coffres fermés, où ils plaçaient les tablettes pour qu’elles restent humides, et donc effaçables.

Pour écrire, faute d’être allés cueillir des roseaux dans les marais d’Allennes, s’ils existent toujours, on se contentera de baguettes chinoises.

Pour écrire, faute d’être allés cueillir des roseaux dans les marais, on se contentera de baguettes chinoises.

Bien tenir son calame

Bien tenir son calame

Pas facile de dessiner dans l'argile… D'où l'invention de l'écriture cunéiforme.

Pas facile de dessiner dans l’argile… D’où l’invention de l’écriture cunéiforme, beaucoup plus simple à exécuter.

D'un alphabet à l'autre

D’un alphabet à l’autre…

Par la suite, éprouvant les mêmes difficultés que les enfants à dessiner dans l’argile, les Mésopotamiens ont innové. Ils ont remplacé leurs traits par l’empreinte de leur calame. Comme eux, les enfants apprennent alors à bien tenir leur baguette pour le réaliser. Le geste, bien plus simple à exécuter, laisse un petit trou en forme de « clou » ou de « coin », qui a donné son nom à l’écriture « cunéiforme ».

Reste qu’avec des idéogrammes, il fallait aux scribes du Proche-Orient retenir des centaines de signes. Quand d’autres peuples ont découvert cette écriture, ils l’ont adapté à leur langue de manière plus simple : un signe pour une syllabe, comme pour les Akkadiens, ou un signe pour une lettre, comme dans l’alphabet ougaritique. C’est ce dernier système, le plus simple à comprendre pour un enfant que Pauline Leroy a choisi de présenter. Elle leur montre l’alphabet, avec lequel ils vont pouvoir écrire leur prénom. Bien que tout le monde commence à fatiguer, une petite fille est toujours vigilante. « Mais pourquoi certaines lettres ont le même signe ? » « Tu as raison !, confirme Pauline Leroy, l’akkadien est une langue sémitique − comme l’arabe ou l’hébreu − qui ne distingue pas les voyelles. »

Les autres se sont lancés. Mais un petit garçon est coincé. « Je n’arrive pas à faire le A » En fait, il pèche par excès de zèle. Il s’échine depuis le début à reproduire une légère différence de taille entre deux poinçons successifs, qu’il voit sur l’image, alors que ce n’est pas la peine. Rassuré, il se lance avec enthousiasme : « Je vais écrire Fati, c’est le nom de ma maman ! » Vient l’heure pour Pauline Leroy de plier bagage. Elle leur distribue un livret récapitulant ce qu’elle leur a expliqué. Eux rangent leur tablettes pour qu’elles sèchent : demain, ils pourront les rapporter chez eux. Alors, ça vous a plu ! Leur « Ouuuiiiii !!!!!!! » ne laisse guère de doutes.

Des médiateurs engagés dans la recherche

Elle s’éclipse pour aller apprendre l’akkadien à un petit groupe d’étudiants motivés. Pauline Leroy est en 3e année de thèse à l’université, et y enseigne comme chargée de travaux dirigés. Un métier pas si évident que ça au départ pour celle qui, par goût pour les activités manuelles, avait commencé par être… coiffeuse, pendant deux ans, avant de complètement changer son fusil d’épaule. Aujourd’hui, elle a troqué les mèches pour les tablettes, où elle traque les déplacements d’individus vivant il y a près de quatre mille ans entre la Mésopotamie et l’est de la Méditerranée, à travers des lettres et des textes administratifs.

Bien qu’historienne, elle fait aussi partie d’une équipe internationale d’archéologues qui fouille un site en Irak, dans le Kurdistan. Bien encadrée par la police et l’armée, elle ne craint pas trop pour sa sécurité pour ses déplacements, même si l’omniprésence des kalachnikovs lui donne parfois quelques sueurs froides.

Pauline Leroy lors de fouilles archéologiques

Pauline Leroy lors de fouilles archéologiques

Son chantier de fouilles a été le premier à ouvrir en 2011 depuis la guerre, et aujourd’hui, ceux-ci se sont multipliés en Irak. Bien sûr, les travaux se font de manière relativement discontinue, au gré des avancées et reculs du front. Les conditions de fouille y sont bonnes, même si les archéologues ne peuvent dormir sur-place. D’où des journées chargées et des réveils en pleine nuit pour s’éviter les heures les plus chaudes de la journée. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt du métier, « passionnant ».

Maîtresse et élèves écoutent la médiatrice introduire la civilisation mésopotamienne

Maîtresse et élèves écoutent la médiatrice introduire la civilisation mésopotamienne

La médiatrice passe dans les rangs pour aider les élèves

La médiatrice passe dans les rangs pour aider les élèves

Les ateliers s'adressent rarement à des élèves aussi jeunes que cette classe de CE1/CE2. Pour autant, ceux-ci n'ont pas été en reste pour poser des questions.

Les ateliers s’adressent rarement à des élèves aussi jeunes que cette classe de CE1/CE2. Pour autant, ceux-ci n’ont pas été en reste pour poser des questions.

L’année prochaine, dix ateliers proposés

Le Learning Center propose aux enseignants de partir à la découverte des civilisations antiques au travers d’ateliers thématiques organisés dans leurs classes. Ces ateliers, gratuits et dispensés par des médiateurs étudiants en master ou doctorat, s’adressent aux élèves du CE2 à la terminale (ils sont adaptés à chaque niveau).

  • Rome et sa monnaie
  • À la découverte de l’Égypte ancienne
  • Déchiffrer les hiéroglyphes
  • Qui était pharaon ?
  • Les dieux d’Égypte
  • Les mystères de la momification
  • Sacrés animaux
  • L’écriture cunéiforme
  • Les monstres d’Héraklès
  • Mythes et légendes

Ouverture des réservations : 11 septembre 2017 à l’adresse suivante : camille.devisscher@univ-lille3.fr.

Voir ici pour la description des ateliers et les informations pratiques.

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